Bien-être animal… parlons plutôt du bien-être des animaux

Les poules élevées en cage représentaient en 2020 36 % de la production française, contre 47 % en 2019, selon l’Interprofession des oeufs. <a href="https://www.shutterstock.com/fr/image-photo/battery-cage-layer-chickens-multilevel-production-1207973161" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Shutterstock" class="link ">Shutterstock</a>
Les poules élevées en cage représentaient en 2020 36 % de la production française, contre 47 % en 2019, selon l’Interprofession des oeufs. Shutterstock

Les conditions de production des animaux élevés pour la consommation alimentaire des humains constituent un important sujet de controverse dans la société. Certains demandent l’arrêt de tout élevage quand d’autres revendiquent la satisfaction d’aspirations alimentaires qu’ils jugent légitimes.

Ce débat porte principalement sur l’éthique animale, l’économie et l’impact environnemental des productions, trois des préoccupations multiples et parfois antagonistes qu’il s’agit de concilier.

Le concept de « bien-être » est au cœur des évolutions actuelles : prise en compte du bien-être des animaux, depuis les programmes de sélection génétique et la conception de leurs milieux de vie jusqu’aux conditions de leur mise à mort ; prise en compte du bien-être des éleveurs qui doivent retirer un juste revenu et une satisfaction personnelle de leur travail.

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Il peut sembler anachronique que l’idée même de bien-être appliquée aux animaux d’élevage soit l’objet d’autant de controverses, alors que les bases en sont établies depuis plus de 50 ans, et revisitées récemment à la lumière des connaissances les plus récentes sur les capacités psychiques des animaux. Toutes les données scientifiques convergent sur la reconnaissance d’une vie psychique chez les animaux d’élevage, sujets d’une vie et en relation consciente à leur monde.

De ce fait, le bien-être n’est pas un concept théorique désincarné (« le bien-être animal »), mais doit être appréhendé comme une réalité vécue par des êtres vivants sensibles et conscients dans leur relation à leur milieu de vie (« le bien-être des animaux »).

Le rapport Brambell, document pionnier

Dès 1964, l’ouvrage de Ruth Harrison dénonce les conditions d’élevage intensif des animaux utilisés à des fins de production.

Pour répondre à ces critiques, le gouvernement britannique met alors en place un premier comité, le comité Brambell, du nom de son président. Il a pour mission de faire des recommandations et de proposer des normes minimales de bien-être qui satisfassent les besoins fondamentaux des animaux dans les conditions de l’élevage intensif.

En 1965, il produit un rapport considéré comme fondateur des réflexions et des démarches relatives au bien-être des animaux en élevage en Europe.

La première contribution de ce rapport est une définition bien souvent oubliée (chapitre 4, paragraphe 25) :

« Le bien-être [welfare] est un terme large qui embrasse à la fois la condition physique et mentale [well-being] de l’animal. Toute tentative d’évaluation du bien-être doit en conséquence prendre en considération les connaissances scientifiques touchant au ressenti des animaux que l’on peut déduire de leur structure et de leur fonctionnement ainsi que de leur comportement. »

Cette définition faisait déjà référence à l’existence d’états mentaux chez les animaux, point de controverse récurrent entre les parties prenantes. On peut aussi noter qu’elle concerne l’animal en tant qu’individu sensible et conscient. Le rapport analyse également les différents facteurs de risque d’atteinte au bien-être des animaux, de façon générique et par espèce. Il fait ensuite de nombreuses propositions concrètes pour améliorer le bien-être des animaux en élevage.

La règle des « cinq libertés »

À la suite de ces recommandations, le gouvernement britannique instaure un second comité d’experts, cette fois-ci permanent, chargé de proposer plus avant des solutions pour améliorer le bien-être des animaux en élevage.

À la fin des années 1970, ce comité met en avant cinq grands principes (les « cinq libertés »), qui ne définissent pas le bien-être mais déclinent les points d’attention pour assurer aux animaux un bien-être satisfaisant :

  • absence de faim, de soif et de malnutrition,

  • absence d’inconfort et de douleur,

  • absence de lésions et de maladies,

  • absence de peur et de détresse,

  • liberté d’exprimer un comportement normal de l’espèce.

Contribution française à la définition

Dès 2012, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a intégré le bien-être des animaux dans le champ des compétences du comité d’experts spécialisé « santé animale », renommé en 2015 « santé et bien-être des animaux ».

Elle a publié en 2018 un avis de prise de position sur le thème « Bien-être animal : contexte, définition et évaluation », qui intègre les connaissances les plus récentes, en s’appuyant notamment sur deux rapports d’expertise scientifique collective de l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae) sur les douleurs animales et la conscience des animaux.

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Selon l’avis de l’Anses (2018), « le bien-être d’un animal est l’état mental et physique positif lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux, ainsi que de ses attentes. Cet état varie en fonction de la perception de la situation par l’animal. ». Cette définition renforce l’importance de la dimension mentale du ressenti de l’animal considéré dans son environnement.

Ainsi, une bonne santé et un niveau de production satisfaisant ne suffisent pas. Il faut se soucier de ce que l’animal ressent : ses perceptions subjectives déplaisantes (peur, stress, douleur et souffrance) mais aussi ses émotions positives (satisfaction, plaisir…).

Cette définition est essentiellement une réaffirmation, à la lumière des progrès scientifiques dans la connaissance des émotions et des états mentaux des animaux, de la définition proposée 53 ans plus tôt par le Comité Brambell.

Validation internationale

Depuis 2001, à la demande de ses États membres, l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) s’est positionnée comme contributeur mondial unique de la réflexion sur le bien-être animal.

L’OIE définit le bien-être animal comme « l’état physique et mental d’un animal en relation avec les conditions dans lesquelles il vit et meurt ».

La notion d’état mental des animaux est bien validée par cet organisme de référence qui précise « si la notion de bien-être animal se réfère à l’état [physique et mental] de l’animal, le traitement qu’un animal reçoit est couvert par d’autres termes tels que soins, conditions d’élevage et bientraitance ».

« Bien-être des animaux », pour éclairer le débat

Il y a bien convergence entre ces différents textes de référence pour faire une claire distinction entre le bien-être d’un animal et la bientraitance.

Le bien-être doit être évalué au niveau de l’animal, reconnu tant par la Commission européenne que par la législation française (Code rural et code civil) comme un être vivant doué de sensibilité.

En revanche, la bientraitance fait référence aux modalités de l’action engagée par les humains pour que les animaux tendent vers un état de bien-être, c’est un potentiel de bien-être qui doit être validé par l’animal. Le concept de bien-être n’est pas cependant mobilisable partout. Ainsi, il est évident que parler de bien-être à l’abattoir est un oxymore. On parle plutôt de protection des animaux au cours du transport et à l’abattoir, avec pour objectif la limitation des stress, douleurs et souffrances.

Pour être effectives, les démarches de progrès dans la bientraitance doivent intégrer toutes les dimensions de la santé et du bien-être, des animaux, des éleveurs et de l’environnement, concept connu désormais sous les termes d’une seule santé (« One health ») et d’un seul bien-être (« One welfare »). Elles peuvent s’appuyer sur des bases scientifiques claires et largement partagées.

La version originale de cet article a &#233;t&#233; publi&#233;e sur La Conversation, un site d&#39;actualit&#233;s &#224; but non lucratif d&#233;di&#233; au partage d&#39;id&#233;es entre experts universitaires et grand public.

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