Beyrouth, la belle écervelée

Reportage photo : Fouad Elkoury, Editing

UN - Depuis le quartier de Hamra, “la Rouge”, je marche d’un pas résolu, à contre-vent, vers Ain el-Mreissé, sur la Corniche. La mer vient à moi avant que j’arrive à elle, mêlée au crachin. C’est ainsi qu’il bruine à Beyrouth : avec le sel de cette rive. Fin d’hiver. Huit heures du matin. Cette Méditerranée-ci : un hémisphère primordial couleur plomb fondu au centre duquel se dresse, comme un axe sur le brise-lames, un homme solitaire tenant une canne à pêche. Dans cette partie de l’incomparable promenade de bord de mer - poumon marin de la ville, qu’elle borde sur dix kilomètres - se retrouvent chaque jour de nombreux pêcheurs amateurs qui, à force de vendre aux restaurants voisins le produit de leur patience, ont fini par transformer leur activité occasionnelle en métier, ou du moins en travail d’appoint : les emplois stables ne sont pas nombreux, et les salaires sont bas. Mais aujourd’hui le temps est maussade et l’homme solitaire semble être une parabole de Beyrouth, la ville qui ne se rend pas, qui attend toujours qu’un poisson ou un autre morde à l’hameçon. Si l’on me demandait pourquoi j’aime tant Beyrouth, je répondrais ceci : elle m’a appris que rien ne dure et combien il est important de se sentir vivant, tant qu’on en a la possibilité. J’ai mis la ville - du moins une vision de la ville, pas même la mienne mais celle des personnages - dans mon nouveau roman, Hombres de lluvia* [Hommes de pluie]. D’une certaine façon, cela clôt l’un des cycles de notre relation. Les épreuves, à moitié corrigées, m’attendent dans ma chambre de l’Hôtel Cavalier où, pendant ces trois dernières années, je me suis installée pour écrire, à chaque fois que j’ai eu besoin de courage, de stimulation pour raconter cette histoire imaginaire d’hommes dont l’empreinte glisse sur les murs de la ville, et de femmes qui font partie du rocher même sur lequel Beyrouth est assis. Une histoire sur la vie qui perdure dans la mémoire. J’ai inventé pour Malcolm Mestre, mon jeune personnage barcelonais, un jour maussade comme celui-ci - mais situé en février 2003 -, pour qu’il fasse ses adieux à Beyrouth à la veille de son départ pour l’Irak, pour qu’il se souvienne de ce qu’il y a vécu, des rencontres et des découvertes qu’il lui a été donné d’y faire. Et maintenant, à Ain el-Mreissé, j’imagine que je suis lui, que mon jeune homme est rentré de voyage, et que je regarde la ville avec ses yeux. DEUX - En face, donc, la mer. A ma droite, le secteur des hôtels. Certains reconstruits et d’autres, la majorité, tout neufs. Seule la tour mitraillée de l’Holiday Inn est restée, comme un monument au passé. Après les hôtels, vers le nord, se trouve le port. A la perpendiculaire de celui-ci, surgit l’immense extension de ce qui fut la place des Martyrs, avec son fourmillement de souks et de cafés, le centre cosmopolite et, à ce qu’on dit, tolérant, réduit en ruines dès le début par la féroce guerre civile et maintenu comme ligne de démarcation séparant l’Ouest musulman de l’Est chrétien. Ses gravats ont été utilisés comme fondations pour gagner du terrain sur la mer. Dans cet endroit où il y eut de la vie puis de la mort, il y a aujourd’hui des parterres, des magasins, des restaurants de luxe et, pour la première fois, des fouilles archéologiques. On a découvert que le sous-sol peut receler 700 000 m2 de vestiges bien conservés de la Beryte phénicienne. Moins de 100 000 m2 ont été explorés parce que - petit problème - le terrain appartient à Solidere, la société immobilière privée créée spécialement pour exproprier les habitants et reconstruire le centre-ville, siège de l’activité commerciale et emblème de la renaissance tant désirée de la cité. Avoir quelques ruines sous la main pour que les touristes puissent les contempler depuis les cafés de la rue Maarad est une chose ; laisser l’archéologie empiéter sur Ferragamo et Ralph Lauren en est une autre. A ma gauche, toujours en regardant vers la mer, la Corniche se déroule en serpentant, bordant Ras Beyrouth, où se trouve l’Université américaine, avec son parc en pente planté de pins. Ensuite viennent Manara, les buvettes, le Luna Park, Raouché… et la banlieue sud : Chiyah, Ghobeiri, Borj el-Barajné, Sabra, Chatila, Mreijé, des quartiers qui ont grandi ou se sont transformés avec l’arrivée des vagues de Libanais déplacés pendant la guerre ou à la suite de l’occupation du sud du pays par Israël. Des quartiers hérissés de minarets que le visiteur ne voit pas depuis les voies surélevées qui conduisent d’un point à l’autre de la géographie urbaine et contribuent à préserver la cohabitation, soigneusement tissée, entre des communautés de confessions et de coutumes différentes. L’équilibre multiculturel est avant tout ici une affaire de répartition urbaine, de séparation subtile, facilitée par le fait que chaque communauté tend à se regrouper. Il y a contact, pas mélange. La guerre a montré et bien montré que la fameuse interculturalité est très risquée et peu pratique. Mais si on regarde, on voit. Même s’il ne faut pas croire tout ce que l’on voit. Beyrouth, ville aux nombreux visages. Ville de masques. TROIS - Le théâtre Monnot, à Achrafieh, quartier chrétien. C’est une scène expérimentale, sophistiquée, dont le public habituel est constitué par la crème des milieux intellectuels européisants : l’attachante société beyrouthine, désespérément francophile, dont les attentes sont toujours déçues. Dans une pièce-monologue intitulée Bint asl [“De bonne famille”], l’actrice Darina el-Joundi interprète une magnifique Médée actualisée, située dans la période de l’immédiat après-guerre : elle fut la maîtresse d’un sbire enrichi avec le sang des autres et complice de ses crimes. A la fin du conflit, l’homme se rachète une conduite, abandonne sa maîtresse et épouse une jeune fille irréprochable. L’amante délaissée revient poser une bombe - la bonne vieille méthode - dans la salle où est offert le repas de noce. Les spectateurs sont attentifs et émus. Certains pleurent sans retenue. A la fin du spectacle, je dîne avec la troupe. Pour marcher jusqu’au restaurant, il faut emprunter la rue Monnot, le must du moment pour la vie nocturne - il y a un établissement où la bouteille de Dom Pérignon coûte 3 000 dollars - en évitant les automobiles les plus spectaculaires - Jaguar, Porsche - qui font la queue pour que les voituriers, Ray Ban et musculature impressionnante, les conduisent en lieu sûr. Autre emploi provisoire, sans doute, en attendant que se présente une occasion meilleure : enregistrer un disque, devenir mannequin de pub, monter une boîte de production. A Beyrouth, tout le monde veut être autre chose. Il y a vingt ans, beaucoup de jeunes pareils à ceux qui font office de voituriers ou de vigiles dans les boîtes de nuit et les centres commerciaux avaient trouvé un emploi stable et bien payé - tuer, détruire, extorquer, kidnapper. Parce qu’il y a eu des guerriers. Mais surtout des tueurs à gages. Il y a des riches qui s’exhibent, et des exhibitionnistes qui ne sont pas riches, mais qui essaient de l’être. Et il y a plus : des multimilliardaires du Golfe qui se cachent hypocritement, avec leurs plaisirs interdits, dans de luxueux hôtels de marbre à colonnades, dans des immeubles qui ressemblent à des paquebots et dans des quartiers résidentiels éloignés et protégés par des grilles électrifiées. QUATRE - Dans la voiture d’un aimable inconnu, je parcours à toute vitesse la voie surélevée qui, à cette heure avancée de la nuit, me ramène à l’hôtel. Je viens d’une ville et j’entre dans une autre. A partir du début de la rue Hamra, où se trouve la Banque centrale du Liban, tout n’est qu’obscurité et silence. J’ai laissé derrière moi, dans le Beyrouth chrétien, les brigadistes de la nuit, les militants du divertissement et, d’une certaine manière, de l’étourdissement. Les “branchés” ont peu confiance dans leur ville. Et ils ne manquent sans doute pas de raisons. Ici, le seul talent qui triomphe est celui qui sert à faire du business. Combien d’autres talents Beyrouth ne dilapide-t-elle pas par simple souci de survivre. Dans la ville où tout change, la géographie ludique subit aussi des transformations. La kyrielle de restaurants qui entoure la place de l’Etoile ne sont plus à la mode. Trop de narguilés, trop d’odeur de sauce tomate, trop de pizzas. Et trop de cuisine locale. Seules les avides épouses des pays du Golfe, qui téléphonent en parlant à l’oreillette émergeant de leur voile, s’arrêtent ici au milieu de l’après-midi, entre deux achats, pour prendre un café et fumer le narguilé, mêlant à leur bavardage le glouglou de l’eau des pipes. Le reste des clients ne sont que banals touristes et employés du quartier : du menu fretin. Insidieusement, quelques boutiques chics se sont mises à vendre les souvenirs de rigueur. Au cours de cette dernière visite, mes amis les plus sophistiqués me donnent rendez-vous à Gemmayzé, la perle du moment. Ce quartier magnifique, comme le quartier d’Achrafieh tout proche, n’a pas beaucoup souffert de la guerre, et certaines maisons anciennes ont pu être sauvegardées. Il y a des antiquaires, de petites boutiques à l’européenne, des rues en pente, des escaliers à la montmartroise où les peintres des rues exposent leurs oeuvres, et des galeries d’art. A Gemmayzé, la rue Gouraud offre une splendeur éphémère mais trépidante : des restaurants qui ouvrent, des restaurants qui ferment, des restaurants qui se transforment en d’autres restaurants. Les soirées se prolongent jusque tard dans la nuit. La musique la plus récente, mixée par un DJ expérimenté ou jouée live par un groupe à la mode, étourdit une jeunesse conçue dans des ventres insomniaques. Au café Gemmayzé, un magnifique espace de style moderniste - où autrefois les femmes n’allaient pas - on dîne et on danse à la libanaise, tandis que la propriétaire des lieux sourit depuis la caisse, et qu’Abed, le maître d’hôtel, sans jamais cesser de surveiller toutes les tables de son oeil d’aigle, réajuste son fez et agite une canne au rythme de la musique. J’ai laissé derrière moi toute cette agitation. Dans la voiture de l’aimable inconnu qui a offert de me raccompagner à l’hôtel - je le répète avec plaisir, car faire confiance à un inconnu est un luxe que je n’avais jamais pu me permettre lorsque j’étais correspondante de guerre à Beyrouth -, je repars à Hamra la Rouge, après avoir contemplé, depuis l’autoroute surélevée, la plaine où se trouvait le centre de la ville. Je ne crois pas qu’il existe une véritable stratégie d’ensemble pour la reconstruction. En tout cas, elle n’existe pas pour cette ville, ni pour le Liban, pays magnifique où chacun fait ce qu’il lui plaît. “Cette ville est le paradis des architectes. Il n’y a pas de règles, et s’il y en a, il y a aussi les pots-de-vin”, m’a dit hier soir un membre de la profession. Sans règles, chaotique, intéressante, passionnante Beyrouth. Sur l’esplanade, l’ancien théâtre de l’opéra, de style art déco, restauré, brille dans la nuit : aujourd’hui, c’est un magasin Virgin. A côté, se dresse en contraste l’immeuble du quotidien An Nahar, un bloc de verre et d’acier. CINQ - Cette autre partie de Beyrouth, où je loge lorsque je viens ici, celle qui se couche tôt, se lève aussi très tôt. Hamra se lave à grande eau et ouvre ses magasins, les marchands ambulants installent leurs étals de cigarettes de contrebande, de montres et de parfums de contrefaçon, de foulards, de fleurs. Les vendeurs de loterie chantent la fortune. L’Arménienne qui me vend de l’huile de nard astique ses flacons de métal. Les kiosques ouvrent, les habitués des cafés occupent chacun leur place, comme tous les matins. Le vieux café Modka a été remplacé par un magasin de vêtements. Ses clients les plus classiques se sont rabattus sur le Wimpy’s, qui a aussi son histoire. Un jour de l’été 1982, des soldats israéliens qui s’étaient installés à la terrasse pour planifier leurs opérations sont morts dans l’explosion provoquée par un résistant kamikaze. Les pigeons volent en formation. Certains dirigent encore des escadrilles de tourterelles depuis des terrasses invisibles, prisonnières entre les gratte-ciels. A partir de Hamra, si on s’enfonce dans la ville en ligne plus ou moins droite, on débouche sur le Concorde, un ancien centre commercial à l’américaine, avec ses cinémas et un magasin Zara. En poursuivant dans la même direction, après être passé par Sanayeh et ses villas anciennes abandonnées et en ruine, envahies par les chats et les fleurs sauvages, on arrive à l’autre grand emporium, Verdun. Un peu plus loin, se trouve le Dunes Centre, avec son fast-food où les enfants saoudiens et koweïtiens reçoivent leur ration de graisses saturées. J’ai continué à marcher et, sans m’en apercevoir, je me suis retrouvée à Basta, le quartier musulman où est née la chanteuse Fairouz, véritable emblème national, que tout le monde adore même si elle est chrétienne, peut-être parce qu’avec ses chansons, elle incarne un Liban qui n’a jamais existé, mais auquel tous veulent croire : le Liban sans traumatismes, appartenant à tous et uni autour d’un cèdre miraculeux. A Basta, qui était autrefois un prestigieux marché d’antiquités, les vieilles galeries des antiquaires dépérissent à vue d’oeil. Les reproductions se vendent mieux et à meilleur prix que les pièces authentiques. Et elles demandent moins de travail. Le commerce imite la vie. Je continue à marcher, et me voilà à Bachoura. Davantage de voies surélevées, davantage de ciment. Des épiceries, des enfants qui jouent dans la rue, de la musique tonitruante, de la circulation, des motocyclettes. Désorientée, je descends un escalier, je longe le mur d’un cimetière musulman, je tourne à gauche, je prends une ruelle… Et tout à coup je découvre que je suis sur la place de l’Etoile, à côté du Parlement, dans le centre-ville luxueusement restauré. Deux cents mètres à peine séparent deux des nombreux mondes qui coexistent à Beyrouth sans se mêler. ET SIX - Beyrouth n’a pas besoin d’une fiction de plus, me dis-je en pensant encore une fois à Hombres de lluvia. La ville a été racontée et chantée à satiété, magistralement, de tous les points de vue, comme le dit l’un de mes personnages, Emile, libraire sceptique fan de Chostakovitch et des putains russes. Lamartine et Nerval, entre autres, l’ont encensée en pleine fièvre orientaliste. [L’écrivain espagnol] Terenci Moix [1942-2003] lui-même, qui avait eu la chance de connaître Beyrouth au début des années 60, a dépeint avec justesse la beauté qu’elle possédait alors, et le bonheur d’y arriver par bateau. La ville lui avait tellement plu qu’un peu plus tard il s’est servi de ce qu’il avait vu pour décrire le port d’Alexandrie, comme il le raconte dans Extraños en el paraíso. La guerre et ses conséquences ont engendré une autre littérature, une sorte de sous-genre, ou d’ultragenre, spécialisée dans la reconstruction intérieure et la récupération du passé détruit. Romans, poèmes, mémoires, récits journalistiques… L’iconographie littéraire de Beyrouth est à la hauteur de la ville réelle, de sa grandeur et de ses vides. Jean Saïd Makdisi, soeur de [l’intellectuel palestino-américain] Edward D. Saïd [1935-2003], mariée à un Libanais, offre dans Beirut Fragments [“Fragments de Beyrouth”] un souvenir honnête et intense de la guerre vécue au ras du sol comme mère de famille. Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien, émeut avec le récit Une mémoire pour l’oubli [Actes Sud, 1994], qui se déroule au mois d’août 1982, pendant le siège de Beyrouth par l’armée israélienne. Nadia Tuéni, décédée en 1983, a laissé des poèmes imprégnés de tristesse : “Mon pays où la vie est un pays lointain”, a-t-elle écrit. Et aussi : “A Beyrouth, chaque idée habite une maison. A Beyrouth, chaque mot est une ostentation.” Il y en a beaucoup d’autres. Mais Beyrouth est une ville de déracinés, littéralement et littérairement, et elle accueille dans son giron d’air tout ce qui peut s’y loger. Lorsqu’on me demandera si je me suis inspirée de gens d’ici pour créer mes personnages, je serai obligée de dire la vérité. Et la vérité est qu’au contraire, j’ai inventé mes personnages pour les faire vivre ici, j’ai contribué à accroître le nombre de fantômes, la liste des autoexilés dont, au fond, je fais partie, dont je veux faire partie : Malcolm, Valeria, Michel, Emile, Alia, Gastón Nicolau, Ana, Eloïse, Habib, Sélim, le Docteur, Moussa, Irina… Eux aussi occupent une place dans le Beyrouth écervelé et aimable qui tous les matins ouvre les yeux sans cesser de se rêver. “La mer gît criblée de tirs manqués”, a écrit Mahmoud Darwich. C’est cette mer que je contemple maintenant, une mer peuplée aussi par les fantômes de beaucoup de mémoires. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir ce qu’il y a derrière moi : un McDonald’s et une mosquée.

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