Les Plus Belles années d'une vie : pour Claude Lelouch, l'histoire d'Un Homme et une femme n'était et n'est toujours pas finie

Laetitia Ratane

Ci-dessus Anouk Aimée, Souad Amidou, Antoine Sire et Claude Lelouch en images. Ci-dessous la suite de notre entretien avec le réalisateur et son actrice fétiche.

AlloCiné : "Un Homme et une femme" est né d'une image, celle d'une femme avec son enfant et son chien sur la plage. Quelle est l'image 53 ans après, qui vous a donné envie de mettre en scène sa suite, Les Plus Belles années d'une vie?

Claude Lelouch : Quand on a fêté les 50 ans d'Un Homme et une femme, on a fait une copie restaurée et j'ai invité Anouk Aimée, Jean-Louis Trintignant, Pierre Barouh et Francis Lai, et je leur ai montré le film. Pendant la projection, je regardais Anouk et Jean-Louis dans la salle. Ils étaient côte à côte et les voir sourire, se prendre la main, se dire des choses à l'oreille que je n'entendais pas... En voyant ça, je me suis dit mais il faudrait que je puisse filmer ces moments magiques, c'est incroyable. A la fin de la projection, je leur ai vaguement dit : "Cela vous amuserait qu'on remette le couvert?" "Oh non non surtout pas!" Jean-Louis me dit "Moi j'ai fini de tourner". Je n'ai pas insisté.

Et puis le hasard fait qu'un matin, j'ai croisé l'assistant de Jean-Louis dans la rue à 8h, qui me dit que Jean-Louis est juste à côté à l'hôtel. Je suis allé le voir, il m'a accueilli dans sa chambre, dans son lit comme Louis XIV. Il m'a embrassé, m'a serré très fort dans ses bras, j'ai senti qu'il me serrait très fort. Ca lui faisait plaisir de me voir. Et spontanément je lui ai dit "Et si on refaisait quelque chose 50 ans après?" Il m'a dit "Tu es fou", j'ai dit "oui". Il a ajouté "Non mais tu sais je veux arrêter, pour moi c'est fini le cinéma, c'est trop dur, compliqué, je n'ai plus la force physique".

C'est les craintes et l'inquiétude d'Anouk Aimée et de Jean-Louis Trintignant qui m'ont rassuré

Je lui ai alors raconté une anecdote, celle d'Annie Girardot dont la fille est venue me voir quand sa mère a eu la maladie d'Alzheimer et m'a dit : "La seule personne dont maman se souvienne c'est toi, ce serait bien que tu ailles la voir." Je suis allée voir Annie et je me suis souvenue de cette rencontre. J'ai raconté ce pitch à Jean-Louis qui m'a dit "Ok on le fait c'est une bonne idée". Ensuite il m'a dit quatre fois de suite non, trois fois de suite encore non. Entre temps Anouk m'avait dit oui avec des craintes aussi. Et c'est leur crainte, leurs inquiétudes qui m'ont rassuré car mon inconscient a été encore une fois plus fort que mon intelligence. Notre intelligence à tous les trois disait non et notre inconscient oui. On a écouté ce dernier, c'est pour cela qu'on est devant vous et que le film se retrouve à Cannes.


Anouk Aimée a ce geste récurrent de sa main qui passe dans ses cheveux, geste déjà là dans Un Homme et une femme et qui véhicule de souvenirs forts dans Les Plus Belles années d'une vie. Quel est son histoire ? 

C'est un geste naturel qu'avait Anouk sur Un Homme et une femme et à l'époque on nous l'a beaucoup reproché, disant qu'elle le faisait trop. Moi je trouvais cela très beau, je l'ai laissé, il est devenu mythique maintenant.

Toujours cet aller-retour dans votre travail entre le prévu, le très écrit et pensé, et le désir d'improvisation, de spontanéité...

Mon obsession c’est la spontanéité et j’avais encore plus envie avec cette suite de faire un film qui le soit. Je ne voulais pas qu’on joue un film mais qu’on soit dans la vie. Que cet homme et cette femme ne soient pas un acteur et une actrice, ils savent faire cela très bien. Il fallait franchir l’étape magique où on ne fait plus semblant.

Aujourd'hui, il y a beaucoup de films, de choses, de livres, trop de tout...

Dans le film à propos de Jean-Louis Trintignant, Anouk Aimée dit « C’était lui et c’était plus lui ». Qu’est-ce qui a fondamentalement changé ou pas entre Un homme et une femme et Les plus belles années d’une vie, selon vous ? Dans le cinéma, dans votre manière de voir la vie, l’amour ?

Ce qui a changé aujourd’hui c’est qu’il y a beaucoup de films, beaucoup de choses, beaucoup de livres. Trop de tout. Et donc il faut aller à l’essentiel. Il fut un temps ou l’inutile était passionnant. On n’a plus le temps. Avant on aimait les films de trois quatre heures, aujourd’hui on ne supporte plus qu’un film fasse plus de deux heures. Le temps s’est raccourci et en même temps on vit plus longtemps. On a besoin d’essentiel et j’ai construit ce film ainsi, en essayant de filmer la vie. Et la seule personne qui peut parler de la vie c’est quelqu’un qui l’a vécue. Il faut avoir une vie derrière soi pour en parler et comme tous les trois on a fait un gros bout de chemin et qu’on commence à voir la ligne d’arrivée, je me suis dit qu’il était peut-être temps de faire passer un message, de dire que le temps qui passe est magique. J’ai plus été heureux dans ma deuxième et troisième mi-temps que dans ma première. L’âge n’est pas un inconvénient. C’est plus facile pour moi de profiter du présent et d’être heureux aujourd’hui que quand j’avais 20 ans.

Entretien réalisé par Laetitia Ratane.

Découvrez Les Plus belles années d'une vie en salles le 22 mai 2019