Les Plus Belles Années d'une vie : "Claude Lelouch est un motard du cinéma"

Laetitia Ratane

AlloCiné: Au générique d’Un Homme et une femme, vous êtes crédités uniquement avec vos prénoms. Vous étiez si petits, comment vous étiez-vous retrouvés sur ce film-là ?

Souad Amidou : Oh je ne me souvenais pas qu’on n’était pas crédités avec nos noms entiers (Rires). En fait, chacun de nous deux a sa propre histoire liée à son père pour ce film. Le mien Amidou, était un des comédiens de Claude Lelouch dans ses premiers films et il m’a prêtée le moment venu pour jouer la fille d’Anouk Aimée.

Antoine Sire : Mon père était le producteur de tous les scopitones dans les années 60. Il est probablement la première personne qui a fait travailler Claude Lelouch, avec qui il était très ami. Mon père avait d’ailleurs travaillé avec Claude sur ses tout premiers films. Quand il a fait Un homme et une femme, il lui a demandé : "Je voudrais que tu me prêtes trois choses : ta voix, et c’est la voix de mon père qui était animateur sur France Inter qu’on entend dans le film, ta maison, et les flash-back entre Anouk Aimée et Pierre Barouh sont tournés là-bas, et je voudrais que tu me prêtes ton fils."

Avez-vous un souvenir de cette époque, de ce tournage si particulier ?

Antoine Sire : Moi j’ai un souvenir marquant et c’est drôle car Souad l’a oublié. Au Noël qui suivait le tournage, pendant les vacances, elle avait été invitée à la maison chez mes parents. Donc quand on avait 6 et 7 ans, on avait dormi dans la même chambre, dans deux lits différents…

Je me souviens de nos cavalcades dans le couloir du Normandy lorsqu'après le tournage les grands allaient dîner

Souad Amidou : En tout bien tout honneur, j’espère ! J’aurais aimé m’en souvenir tu vois… Sinon sur le tournage, j’ai des souvenirs très précis. Je me souviens de nos cavalcades dans le couloir, parce que les grands après le tournage ils allaient dîner ensemble, ils passaient des bonnes soirées, mais nous ! On était tout seuls, à l’hôtel avec un assistant pour nous garder. On avait notre dîner et puis à cette époque-là, il n’y avait ni internet, ni la télévision tard le soir, donc on se faisait des cavalcades dans les couloirs de l’hôtel Le Normandy. Les couloirs sont très très longs ! Quand on y est retourné, je te l’ai dit, "Antoine, regarde, ils n’ont rien changé."

Sinon un autre souvenir que j'ai sur le tournage, c’est que j’étais très intimidée, timide même, pas très loquace notamment en improvisation alors que ce jeune homme à ma droite, rien ne lui faisait peur, en français, anglais et espagnol parce qu’en plus il est quadrilingue ou je ne sais quoi. Dans ma tête de petite fille, je me disais "Ben dis donc quand même, il pourrait me laisser en placer une !" Là je me venge, en parlant plus que lui !

On entend cette aisance d’improvisation notamment dans la scène du restaurant dans "Un homme et une femme"…

Antoine Sire : Oui c’est de celle-là dont il s’agit en effet. C’est une des caractéristiques de Claude qui commence avec des scènes très réglées où il sait exactement où il veut aller et puis qui laisse tourner la caméra. Et comme il crée une ambiance qui est propice à cela, ce qu’il se passe au moment où on aurait dû couper la caméra, c’est un espace de spontanéité incroyable. Avec des enfants, ça peut marcher très bien !


Comment aviez-vous vécu l’après "Un Homme et une femme" en matière de notoriété ?

Souad Amidou : Vous savez à l’époque il n’y avait pas de réseaux sociaux, c'était facile de cloisonner. Si ça avait été le cas, tout ça aurait été surdimensionné. Il y a eu un peu de mouvement autour de moi, des journalistes devant l’école, un petit coup de téléphone pour proposer du travail mais mes parents ont mis un frein à cela. On protégeait les enfants de ce milieu-là. Il suffisait de raccrocher le téléphone, c’était facile.

Antoine Sire : Je n’ai pas du tout décidé d’être acteur et ce film était une parenthèse magique. C’est vraiment depuis 15 ans que je me suis aperçu de l’influence qu’il a eu sur mes choix, ma vie.

Etes-vous restés en contact durant toutes ces années ?

Souad Amidou : On s’est revu il n’y a pas très longtemps via les réseaux puis pour l’anniversaire d’Un homme et une femme, sans savoir qu’on allait retourner ensemble.

Comment avez-vous réagi justement à ce désir inattendu de Claude Lelouch ?

Antoine Sire : Je me suis dis qu’il était incroyable et me faisait un merveilleux cadeau me permettant de boucler la boucle. Ce film a comme je l'ai dit, eu sur moi une sorte d’influence secrète. Je me suis passionné pour les courses de voiture, intérêt qui vient du film, puis par l’Histoire du cinéma et j’ai écrit un livre sur le sujet. Et au moment où tout cela se concrétise, Claude m’appelle. C’était un défi, même si je sais que Claude sait faire tourner des gens qui ne sont pas acteurs, c’était excitant, ce n'est que du bonheur.

Souad Amidou : Moi je suis comédienne, beaucoup au théâtre maintenant. Claude, en me demandant de participer au film, s’inquiétait de savoir si ça me plairait. Il m’a raconté l’histoire que j’ai trouvée formidable. C’est tellement unique de pouvoir reprendre un rôle comme ça au bout de 50 ans. On s’est retrouvé comme en famille, sans avoir beaucoup changé, avec beaucoup d’harmonie.

Claude Lelouch fait corps avec sa caméra

Claude Lelouch est réputé pour sa manière de travailler, avec des dialogues très écrits, poétiques, mêlés à un goût pour l’improvisation légendaire. Est-il toujours le même 53 ans après ?

Antoine Sire : Moi je l’ai revu travailler depuis, notamment sur Un homme et une femme vingt ans déjà et sur d’autres tournages. Il y a une énergie lelouchienne, quelqu’un qui fait corps avec sa caméra. Lelouch c’est un motard du cinéma. C’est quelque chose qu’il a depuis qu’il a commencé à tourner des reportages quand il était cameraman à l’armée et qu’il a toujours eu en lui. C’est un bonheur à voir.

Souad Amidou : Ce qui a changé c’est le matériel ! Il est passé de la grosse caméra à l’épaule à la caméra grosse comme un stylo. Il utilise le téléphone portable. Il est toujours précurseur, il fait des images somptueuses ! C’est impressionnant de voir la manière dont il utilise les techniques, il fait feu de tout bois et reste un immense réalisateur derrière ce matériel utilisé par des gens qui ne connaissent pas le cinéma. Avec lui je peux vous dire que cela devient des images très modernes. Sinon sa technique est très particulière. Tout est très écrit, prévu mais il laisse tourner la caméra, et à l’image il va souvent choisir ses moments-là. Il continue à donner le scénario à la dernière minute, donc nous le soir on se retrouvait, on apprenait ensemble.

Antoine Sire : Heureusement que tu étais là, Souad pour m’aider à préparer tout ça !


Un mot sur vos retrouvailles avec vos parents respectifs Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant ?

Antoine Sire : En tant que cinéphile, j’ai suivi avec passion leur travail et ce qui me marque sur ce film, c’est que Lelouch a utilisé précisément les ressorts qui font d’eux des acteurs uniques depuis 50 ans. Je parle de l’espièglerie déstabilisante qui est la marque de Jean-Louis Trintignant et qui est le moteur de son personnage dans le film, et cette beauté un peu égarée d’Anouk qui fait son charme incroyable dans ses films de jeunesse, est encore ce qui la distingue aujourd’hui. C'est magique.

Moi je faisais partie des spectateurs qui pensaient qu'ils étaient restés ensemble

Dans le film, Souad, vous dites : Si nos parents n’avaient pas merdé, on aurait été frère et sœur. En quoi ces amoureux-là ont-ils "merdé" justement selon vous ?

Antoine Sire : Moi j’ai une théorie peut-être un peu fumeuse mais je pense que la passion qu’on voit entre eux dans "Un homme et une femme" est très très forte. Souvent ces passions-là ne vont pas sans difficulté. Cela a été trop difficile pour eux de se retrouver tant était grande leur passion.

Souad Amidou : Moi j’ai une autre théorie encore plus fumeuse peut-être que la tienne ! Lelouch est un réalisateur espiègle. Il aime jouer avec les sentiments des spectateurs et l’histoire de ce film proposait une fin ouverte, chacun pouvait mettre ce qu’il voulait. Chacun avec son vécu du moment. Moi je faisais partie des spectateurs qui pensaient qu'ils étaient restés ensemble. Et là, ô surprise, j’apprends en tournant cette suite que ça n’a jamais marché. C’est un auteur qui joue avec nous, avec notre fibre humaine, c’est passionnant.

Propos recueillis par Laetitia Ratane.