"Bella Ciao": comment un air romantique est devenu un hymne révolutionnaire

Jérôme Lachasse
·5 min de lecture
Détail de la couverture de la BD
Détail de la couverture de la BD

C'est l'histoire d'un air romantique devenu un hymne de la résistance, puis un tube commercial. Popularisée une nouvelle fois par la série La Casa de Papel il y a quelques années, la chanson Bella Ciao est depuis devenue un tube de Gims, avant d’être réutilisée dans des manifestations des "Sardines" en Italie et des "Gilets Jaunes" en France.

Si son air est connu de tous, son histoire l’est beaucoup moins. Le dessinateur Baru, Grand Prix du festival d’Angoulême et grand raconteur des relations contrariées entre la France et son immigration, en a fait un des sujets de sa nouvelle BD, Bella Ciao, disponible depuis le mois de septembre aux éditions Futuropolis.

"Bella Ciao est devenue pour la moitié de la planète un hymne de résistance. On la chante toujours dans des circonstances dramatiques sauf quand on a bu plus que de raison avec une bande de copains", résume avec humour Baru. Selon lui, sa popularité est liée à "la musicalité de sa mélodie": "une fois que tu l’as dans la tête, impossible de l’enlever."

La trajectoire de Bella Ciao est pour le moins étonnante. Qu’elle soit reprise par des gangsters anarchistes, un peu Robin des Bois sur les bords, dans une série espagnole n’a rien d'étonnant, estime le dessinateur: "Cela a permis de redonner une nouvelle vie à cette chanson qui était oubliée de tous sauf des Italiens et de militants politiques."

"C’est presque un blues italien"

Bella Ciao n'a pas toujours été un hymne international de résistance. Il en existe deux versions. La première, celle dite des mondine, est née dans l’entre-deux-guerres dans les rizières de la plaine du Pô. Elle a notamment été interprétée par Giovanna Daffini, icône de la chanson prolétaire en Italie: "C'est une chanson de femmes au travail qui souffrent, mais elle n’est pas très revendicatrice, ni très agressive. C’est juste un chant de misère laborieuse", explique Baru.

La seconde version de Bella Ciao, celle dite des partisans, est née en 1943 lors la guerre civile italienne. Elle s’inspire de la version des mondine, mais elle en modifie les paroles, et s’affirme au contraire par son engagement politique. Sa mélodie s’inspire d’une comptine pour enfants, La me nona l’è vecchiarella, et des paroles d'une chanson populaire piémontaise, Fior di tomba, sur un jeune soldat qui demande à sa fiancée de fleurir sa tombe.

https://www.youtube.com/embed/sP-7kECZ6Ow?rel=0

Cette histoire serait en réalité un mythe. Cette version dite des partisans n’aurait en réalité jamais été chantée par les résistants italiens pendant la Seconde Guerre mondiale, qui préféraient le chant Fischia il vento. Bella Ciao telle qu’on la connaît aujourd’hui aurait plutôt vu le jour en 1964, sous l’impulsion du parti communiste. Alors très puissant en Italie, il voyait dans cette chanson de paysannes exploitées devenue un chant de partisans la parabole parfaite du renouveau du pays.

"Pour les Italiens qui avaient immigré, [cette seconde version de] Belle Ciao est devenue un hymne par le biais du parti communiste, qui était derrière son renouveau", confirme Baru. "Cette chanson a permis aux Italiens de garder un contact avec leur pays, malgré la guerre et la trahison de Mussollini à l’égard de la France. C’est curieux que cette chanson soit devenue un hymne à la résistance alors qu’elle est fondamentalement romantique."

Toute la complexité de l’origine de cette chanson tient dans ses paroles: "C’est la complainte de quelqu’un qui pense qu’il va mourir parce qu’il va résister", ajoute encore Baru. "Ces paroles auraient dû me mettre la puce à l’oreille. Tous les hymnes de résistants, notamment français, comme Le Chant des partisans, sont des chansons éminemment guerrières. Quand on y réfléchit bien, Bella Ciao porte la marque de son histoire. C’est d’abord une complainte. C’est presque un blues italien."

Symbole de l’intégration italienne en France

Un des derniers mystères reste la mélodie de Bella Ciao. Elle pourrait provenir soit d’un chant français du XVIe siècle soit d’un chant yiddish des années 1910. Mishka Ziganoff, un accordéoniste tsigane originaire d'Odessa devenu restaurateur à New York, aurait composé en octobre 1919 cette mélodie pour une chanson intitulée Koilen. Il l’aurait ensuite diffusée en Italie lors d’un voyage - et elle n’aurait ainsi rien d’italien!

Mais pour Baru, les origines de Bella Ciao importent moins que sa signification. "C’est ce que je fais dire à un de mes personnages dans la BD. Après tout, on n'en a rien à foutre de savoir d’où ca vient. L’essentiel, c’est qu’aujourd’hui cette chanson soit chantée sur la moitié de la terre comme un hymne à la résistance."

Pour le dessinateur, Bella Ciao est aussi un symbole de l’intégration italienne en France. Une intégration qu’ils ont payée par le prix du sang et qu’il raconte dans sa BD Bella Ciao: "Je parle des Italiens, parce que c’est ce que je connais dans la mesure où je suis moi-même d’origine italienne, mais ce qui m’intéresse, c’est l’état d’étranger. Ce que je raconte dans le livre s’applique aussi aux autres communautés. Je voulais que le sous-titre de l’album soit Le Prix à payer - c’est-à-dire le prix à payer pour devenir transparent."

Bella Ciao, tome 1, Baru, Futuropolis, 136 pages, 20 euros.

Article original publié sur BFMTV.com