Beaux-livres: île avec vue, introduction à l’univers mahorais

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« Mayotte, l’âme d’une île » est une invitation au voyage jusqu’au cœur de l’île mahoraise, dans l’océan Indien, que fait découvrir ce somptueux album de photos signé Thierry Cron et Nassuf Djailani. Le premier est photographe et le second écrivain. Né d’une collaboration féconde entre le chasseur d’images et le poète natif de l’île, l’ouvrage restitue au fil des photos et des mots les fondements et le quotidien d’une civilisation ancienne, née de la rencontre entre l’Afrique et l’Asie, la tradition et la modernité, le ciel et la mer. Entretien avec Nassuf Djailani.

RFI : Le 101e département français, Mayotte n’est pas un département comme les autres. Qu’est-ce qui fait la spécificité de cette île de l’océan Indien ?

Nassuf Djailani : La spécificité de cette petite île de l’océan Indien, c’est sa volonté d’être une île singulière. Mayotte est située au carrefour de plusieurs mondes, de plusieurs civilisations. Nous sommes à la fois en Afrique, en Asie, avec les puissances occidentales qui dans l’Histoire s’y sont donné rendez-vous, s’y sont affrontées. La civilisation africaine s’est retrouvée confrontée à la civilisation arabo-musulmane donnant naissance à cette société aux influences multiples. L’animisme cohabite ici avec un islam apaisé et une Église qui accueille les fidèles sans qu’aucune espèce de violence ou de conflit interreligieux ne vienne entacher la paix sociale. En somme, Mayotte est une terre d’accueil malgré sa petite taille et les difficultés démographiques auxquelles elle fait face tant bien que mal. Elle est un peu rebelle, car elle n’entend pas qu’on lui dicte sa conduite, sa manière d’être, son être au monde. C’est un peu cet entêtement à ne pas courber l’échine qui la rend incomprise des autres, de ses voisins, de la France qui l’administre, des Comores qui la convoitent, des puissances qui lorgnent sur elle. Elle a un côté petite fille qui n’aime pas qu’on vienne lui conter fleurette.

Vous écrivez dans la préface que Mayotte est la « voisine » des îles comoriennes. Ce qualificatif de « voisine » n’est pas faux en soi, mais n’est-il pas un peu réducteur, historiquement et démographiquement ?

Cette question appelle plusieurs réponses. Mayotte est voisine des îles comoriennes indépendantes, parce que c’est l’histoire en marche qui veut cela. Les batailles politiques, géopolitiques aux Nations unies sont pendantes et d’ailleurs la communauté internationale ne reconnaît pas la souveraineté de la France sur l’île. Mais La France, membre du Conseil de sécurité des Nations unies tient la dragée haute à l’État comorien, en lui contestant sa souveraineté sur l’île. C’est un débat interminable. Est-ce la place du poète, de l’aspirant écrivain que je suis de venir se mêler de politique ? La vérité qui ne souffre aucune discussion est la suivante : quand on regarde une carte du monde, l’île de Mayotte se trouve dans l’archipel des Comores. L’autre vérité, c’est que l’île de Mayotte qu’on le veuille ou non, vit une histoire parallèle au reste de l’archipel des Comores depuis plus de 40 ans. J’assiste à la scène macabre de milliers de mes frères comoriens qui viennent mourir sur les plages de mon île. Mon humanité est bousculée par ces morts. Mon humanité est d’autant plus heurtée, violentée par le sur-place toléré par l’État français qui n’a de réponses que policières face à cette insupportable réalité que les Mahorais ne peuvent plus tolérer. Je crois avec Camus que la place de l’artiste est au milieu des gens qui souffrent. C’est à partir de ce chaos que j’écris. Là est ma place.

Votre livre de photos fait une large place aux Mahoraises. Quel rôle jouent les femmes dans l’organisation sociale et politique de l’île ?

Les idéologues se plaisent à attribuer un rôle central aux femmes mahoraises, en leur reconnaissant tous les mérites du combat pour Mayotte île française, « débarrassée de la souillure comorienne ». Mais il faut admettre qu’il y a aussi une part d’hypocrisie qui consiste à célébrer les femmes tout en leur refusant leur place dans les réunions publiques par exemple. Elles sont très peu dans les assemblées, très peu dans les postes à responsabilité, trop peu audibles. Nous sommes dans une société où les femmes tiennent les familles, elles portent tout, supportent tout, prennent tout sur elles dans une société encore très machiste. Voilà aussi la triste vérité. Il n’y a jamais eu dans la courte histoire de Mayotte française de femme présidente de l’assemblée locale. Elles sont brandies partout comme étant des leaders, mais c’est une pétition de principe, le temps est venu de leur laisser le pouvoir. Peut-être que beaucoup des maux, beaucoup de plaies de l’île en seraient pansés.

Ce qui frappe aussi dans votre album, c’est l’omniprésence de la spiritualité dans le quotidien mahorais à travers les prêches, les danses sacrées ou les lectures du Coran.

Les religions sont au centre, car elles ont presque été digérées par la société. Les mêmes personnes peuvent recourir aux esprits animistes le matin et se rendre à la prière du vendredi à midi et aller dans les tavernes le soir pour faire la bise à leur bouteille, alors que le prêche de l’imam les en avait dissuadés plus tôt dans la journée. C’est une société en contrastes, avec ses contradictions, ses beautés, ses petitesses, ses petits arrangements. L’islam pratiqué localement est un islam très tolérant, très apaisé (pour encore quelque temps on l’espère), car la société mahoraise est travaillée de l’intérieur par les salafistes qui lorgnent sur l’île, donnant par la même occasion du fil à retordre à une France qui veut défendre sa laïcité. Des imams sont d’ailleurs formés à l’université de Mayotte pour couper court aux influences étrangères sur l’islam pratiqué dans l’île. La spiritualité est un ciment pour cette société attaquée de toutes parts. Un ciment qui masque aussi en interne les travers qui ne sont pas réglés.

Que signifie « shimaoré », terme qui revient souvent dans les textes et légendes qui accompagnent les photos dans cet ouvrage ?

La langue mahoraise fait partie des familles de langues comoriennes, comportant du swahili, du bantu, de l’arabe, du portugais, du farsi, du français, de l’anglais, tout en n’étant pas forcément un créole, mais qui pourrait s’y apparenter si l’on va par-là. « Shimaoré » est un mot swahili pour dire « le parler des mahorais », composé du préfixe shi signifiant « le parler de » et maoré , qui veut dire « de Mayotte ». Le « shimaoré » et le «kibushy » viennent d’ailleurs d’être reconnues par l’Assemblée nationale française, comme faisant partie du patrimoine français à la demande du sénateur RDPI Hassani Abdallah, le 10 décembre 2020. Voilà un événement qui donne matière à débat, mais qui consacre ces deux langues de Mayotte comme langues régionales françaises. J’écris moi-même dans mes deux langues maternelles, le shimaoré et le kibushy en inventant une troisième langue qui n’est plus le kibushy parlé localement ni le shimaoré usuel. C’est une langue poétique qui mobilise mes deux langues qui ne veulent pas laisser la langue française seule définir mon présent, ni mon passé, ni mon futur.

« Mayotte, l’âme d’une île », par Thierry Cron et Nassuf Djailani. Editions des Autres, 186 pages, 45 euros.