Bataille du Donbass: «La Russie pourrait être prise à son propre jeu au nord d’Izioum»

Dans le Donbass, la conquête de la région de Louhansk semble se préciser ces dernières heures. Cela fait plusieurs jours que la défense ukrainienne est en difficulté face à une offensive russe de grande intensité. Le président Zelensky a déclaré que les forces russes avaient transformé le Donbass en enfer. Entretien avec Julien Théron, enseignant en conflit et sécurité internationale à Sciences Po.

RFI : Dans le Donbass, si la ville de Sievierodonetsk tombe, est-ce que ce serait un début de victoire pour la Russie ?

Julien Théron : Non pas réellement, car même si effectivement, ce serait une avancée notoire car cette ville est l'enjeu d'une poussée russe depuis longtemps, c'est également la pointe de la résistance ukrainienne face à l'avancée russe. Mais fondamentalement, ce n'est pas la chute de cette localité qui changera complètement la donne dans l'est de l'Ukraine.

Pourquoi les villes jumelles de Sievierodonetsk et Lyssytchansk, au cœur du Donbass, sont-elles si importantes ?

Elles sont à la toute pointe du territoire qui est tenu par les Ukrainiens, un territoire qui constitue une sorte de triangle qu’essaie de refermer la Russie. Elle essaie de le refermer de multiples triangles en quelque sorte. D'abord, elle a essayé de refermer un grand triangle entre Kharkiv et Zaporijia. Elle tente d’encercler les zones où se trouvent les Ukrainiens, qu'elle soumet, ce qui est une technique assez classique qui vient des temps soviétiques. Et effectivement cette avancée-là, c'est du combat frontal sur la ligne de front à la pointe du triangle. C'est donc une dimension importante, mais ça ne signifie pas que l'Ukraine est en train de perdre la guerre, même si la bataille est difficile.

Quels sont les points faibles des Ukrainiens dans cette région ?

Le premier point faible, c'est ce qu'on considère comme étant la masse militaire. En réalité, même si les Ukrainiens utilisent des techniques, des tactiques qui permettent de contourner l’asymétrie, il y a bien une asymétrie en nombre, entre les Ukrainiens et les soldats russes, notamment en termes de bataillons qui sont engagés dans le Donbass.

Les Russes frappent régulièrement à l'arrière, donc il y a aussi des questions logistiques pour les Ukrainiens. Il y a également la question des armements, les Occidentaux en donnent beaucoup, de l'armement lourd également. Mais encore faut-il les acheminer et pouvoir former les Ukrainiens assez rapidement au maniement de certains systèmes d'armes. Tout cela constitue donc des problématiques assez importantes.

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On pourra toutefois relever que de nombreux bataillons de défense territoriale, des civils entraînés par l'armée qui commencent à être assez aguerris maintenant, sont engagés sur le front. Ça a été notamment le cas de Kharkiv et c'est le cas dans l'est également, ce qui signifie que l'intégralité de la population est plongée au cœur des combats et c'est quand même un gage de réussite. Il y a certes l’avance actuelle, mais cela ne présage pas de l’issue des combats de manière générale.

Et quels sont ceux des Russes ?

Ils sont toujours quasiment aussi nombreux qu’au début. On a pensé à un moment que la nomination du général Dvornikov aurait foncièrement changé la donne en unifiant le front, en améliorant les systèmes de ce qu'on appelle « Command and control », c’est-à-dire de contrôle et de commandement des troupes, voire en développant un certain nombre de systèmes plus technologiques.

Et en réalité, on s'aperçoit que ça ne fonctionne pas très bien, que les troupes manquent encore de motivation, qu’elles sont quand même soumises au feu, d'ailleurs particulièrement dans cette région. Plusieurs dizaines de blindés russes ont été frappés par l'artillerie, donc ils sont aussi soumis au niveau technologique des systèmes d'armement occidentaux. On s'aperçoit donc que de nombreux éléments de faiblesses de l'armée russe qu'on a constatés au début du conflit sont encore présents aujourd'hui.

Le ministre russe de la Défense a déclaré que les forces séparatistes et les forces de Moscou auraient pris le contrôle de la quasi-totalité de Louhansk, l’une des deux régions du Donbass. Si Sievierodonetsk tombe, cette affirmation sera-t-elle avérée ?

Louhansk a été la région où les Russes ont eu le plus de mal à avancer par rapport à celle de Donetsk, et c'est ce qu'ils essaient de faire absolument en descendant sur Kramatorsk. En réalité, ils n'ont pas encore complètement la zone. Mais cela pourrait permettre effectivement à Moscou d'expliquer au peuple russe qu’ils ont « sécurisé » le Donbass et que, par conséquent, ils peuvent arrêter le conflit.

En réalité, l'armée russe est en difficulté dans les environs de Kharkiv et également au sud, dans les environs de Kherson et Zaporijia. Comme ils sont en retraite, cela permettrait de mettre un holà au regard des difficultés que les Russes auraient à aller beaucoup plus loin que Sievierodonetsk.

Entre Kramatorsk et les villes jumelles, ce sont beaucoup de villes fantômes. Si Sievierodonetsk tombe, le reste peut-il tomber très rapidement ?

Cela dépend. Il peut y avoir des redéploiements. C'est une question d'avancées. Et même en rase campagne, il n'est pas certain que les avancées soient si faciles que ça, au regard des bombardements d'artillerie et de l'usage de drones par exemple. Donc ce n'est pas forcément un boulevard qui serait ouvert pour prendre l'intégralité de l'est ukrainien.

Où en est l’avancée russe un peu plus au nord, dans la région de Kharkiv ? Y a-t-il des obstacles pour les Russes ?

L’avancée des troupes ukrainiennes dans le nord, vers Kharkiv, met en danger la poussée de la Russie vers le sud, puisque les Ukrainiens sont en situation de pouvoir les prendre par l'arrière d’Izioum. Il faut être prudent, d'ailleurs Kiev l’est en disant qu'il ne faut pas trop attendre des troupes ukrainiennes qui sont déjà extrêmement mobilisées.

Mais effectivement, ils sont en situation de menacer la descente vers le sud d’Izioum en prenant à revers, c'est-à-dire la même technique d'encerclement que les Russes. Ce qui n'est pas très étonnant puisque les officiers supérieurs ukrainiens ont appris exactement les mêmes techniques au temps de l'Armée rouge. On s'aperçoit donc que la Russie pourrait être prise à son propre jeu au nord d’Izioum.

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