Bardella s'allie avec les nationalistes d'Orban pour peser au Parlement européen

L'eurodéputé RN Jean-Paul Garraud à l'issue de la première réunion du nouveau groupe "Patriotes pour l'Europe" au Parlement européen, le 8 juillet 2024 à Bruxelles (François WALSCHAERTS)
L'eurodéputé RN Jean-Paul Garraud à l'issue de la première réunion du nouveau groupe "Patriotes pour l'Europe" au Parlement européen, le 8 juillet 2024 à Bruxelles (François WALSCHAERTS)

Le Rassemblement national (RN) a rallié le nouveau groupe de droite radicale du Premier ministre hongrois Viktor Orban pour former la troisième force du Parlement européen, devant les familles politiques de Giorgia Meloni et Emmanuel Macron.

Le chef du parti français d'extrême droite, Jordan Bardella, présidera ce groupe baptisé "Patriotes pour l'Europe", officiellement constitué lundi à Bruxelles. Cette alliance intervient au lendemain d'élections législatives en France qui ont vu le RN progresser moins qu'attendu et échouer à obtenir une majorité.

Le nouveau groupe comptera 84 eurodéputés de 12 nationalités, le RN représentant le plus fort contingent avec 30 élus contre une dizaine pour le Fidesz de M. Orban.

L'objectif est de représenter "le mouvement souverainiste pour "réellement influer sur les décisions du Parlement", a déclaré l'eurodéputé RN Jean-Paul Garraud. "Nous sommes résolument contre l'aspect ultra-fédéraliste de l'UE, le fait qu'elle veuille à tout prix dominer les Etats".

Viktor Orban avait dévoilé le 30 juin son intention de former ce groupe parlementaire, de concert avec le parti d'extrême droite autrichien FPÖ et le mouvement de l'ex-Premier ministre tchèque Andrej Babis.

Le dirigeant nationaliste hongrois ambitionnait de faire entendre une voix différente: contre le soutien militaire à l'Ukraine, contre "l'immigration illégale", pour la "famille traditionnelle".

Le Parti pour la liberté du Néerlandais Geert Wilders, le mouvement portugais Chega, l'espagnol VOX, le Parti populaire danois, le parti indépendantiste flamand Vlaams Belang l'ont rejoint, ainsi que deux petits partis grec et letton.

La Ligue de l'Italien Matteo Salvini (8 élus), a également scellé lundi sa participation à la nouvelle alliance, selon lui "décisive pour changer l'avenir de l'Europe".

- "Cadeau à Poutine" -

"Nous travaillons ensemble pour s'assurer de ne plus avoir d'immigration illégale et pour avoir la paix à notre porte", a abondé l'eurodéputé FPÖ Harald Vilimsky, semblant faire référence à la visite de Viktor Orban à Moscou pour discuter de "la paix" en Ukraine.

L'initiative a provoqué un tollé à Bruxelles, alors que Budapest occupe depuis le 1er juillet la présidence tournante de l'UE.

M. Orban "s'inscrit dans un mouvement de paix, tout ce qui peut contribuer à la paix est une bonne chose", a estimé M. Garraud.

"L'alliance des forces pro-Poutine et d'extrême droite est un cadeau à Moscou et vise à déstabiliser la démocratie européenne. Peut-être faudrait-il les appeler +les Patriotes russes+", a dénoncé Terry Reintke, cheffe des eurodéputés Verts.

Parmi les six vice-présidents de Jordan Bardella se trouve par ailleurs un profil très controversé: le général italien Roberto Vannacci, suspendu en février après un livre où il jugeait les homosexuels pas "normaux".

Le nouveau groupe s'impose comme troisième force du Parlement derrière la droite pro-européenne (Parti populaire européen, PPE) et les sociaux-démocrates (S&D).

Il surpasse les libéraux de Renew (76 sièges) qui incluent les élus macronistes. Et il dépasse le groupe de droite radicale des Conservateurs et Réformistes Européens (ECR), associé à la Première ministre italienne Giorgia Meloni, aux positions plus atlantistes et fervent partisan du soutien militaire à l'Ukraine.

- "Vecteurs d'influence" -

Plusieurs des formations ayant rejoint les Patriotes faisaient jusqu'à présent partie du groupe Identité et démocratie (ID), dont les députés du Rassemblement national.

"On a préféré rebattre toutes les cartes avec un nouveau groupe pour permettre la venue d'autres nationalités", a expliqué M. Garraud.

En revanche, la formation allemande d'extrême droite AfD reste isolée, après avoir été exclue de ID en raison de scandales.

L'amplitude du nouveau groupe devrait permettre à ses membres d'avoir un temps de parole et des moyens financiers accrus, et potentiellement de décrocher des postes-clé: vice-présidents du Parlement, présidences de commissions, rapporteurs...

"Ce sont autant de vecteurs d'influence institutionnelle. Jusqu'à maintenant, un cordon sanitaire empêchait l'extrême droite d'obtenir des postes à responsabilité: dans quelle mesure ce cordon pourra-t-il être durablement maintenu?", s'interroge Thierry Chopin, politologue de l'institut Jacques Delors.

"Avec l'évolution électorale, ça me paraît difficile de nous opposer encore cette position totalement antidémocratique", estime Jean-Paul Garraud.

Les marges de manoeuvre de la coalition majoritaire du Parlement (PPE, sociaux-démocrates, libéraux) pourraient se voir encore réduites, rendant plus complexe l'adoption de législations.

Avec "un centre de gravité déplacé à droite, le PPE va rester l'acteur-clé mais pourrait de manière ad hoc se rapprocher de la droite de la droite sur certains sujets, impliquant une incertitude plus grande", souligne M. Chopin.

jug-aro/ybl