La banque iranienne en Allemagne qui fâche Washington

Un important transfert de fonds d’Allemagne vers l’Iran a été annulé après de fortes pressions américaines. La banque qui devait l’effectuer, l’EIHB, trouble les relations germano-américaines depuis des années.

Ce sont des centaines de kilos de billets que l’Iran ne va finalement pas rapatrier d’une petite banque détenue par des Iraniens et située à Hambourg, en Allemagne. Téhéran a décidé, mardi 4 septembre, de laisser pour l’instant 300 millions d’euros dans les coffres de l'Europäisch-Iranische Handelsbank (EIHB, banque commerciale euro-iranienne), à la suite d'une intense pression américaine sur les autorités allemandes.

Ce transfert d’argent liquide, l’un des plus importants depuis des années pour Téhéran, avait été décidé par le pouvoir iranien en juin 2018. Washington s’était immédiatement ému de ce projet. Pour l’administration américaine, hors de question de laisser l’Allemagne autoriser ces mouvements de fonds alors que le président américain Donald Trump avait dénoncé l’accord sur le nucléaire iranien, deux mois auparavant, et s’apprêtait à renforcer les sanctions économiques contre le pays.

“Banque des mollahs”

La machine diplomatique américaine s’était alors mise en branle. Les Américains affirmaient que l’argent allait servir à financer le terrorisme, et après plus d’un mois de lobbying intense, Berlin a craqué. Sans interdire formellement l’opération, les autorités allemandes l’ont rendue plus difficile, afin de décourager l’Iran. La Banque centrale allemande a même changé, fin juillet, son règlement interne afin de durcir le contrôle des fortes sommes de transfert d’argent liquide.

Ces 300 millions d’euros ont failli coûter à la chancelière allemande Angela Merkel une crise diplomatique d’ampleur avec la première puissance mondiale. Tout ça à cause de la petite banque EIHB. Et ce n’est pas la première fois.

Cette institution financière est, en effet, une récidiviste en la matière. Fondée en 1971 et détenue par trois actionnaires iraniens, elle est censée faciliter les relations commerciales avec l’Iran pour des entreprises européennes. Elle a surtout servi à Téhéran pour vendre du pétrole à l’Inde.

À la fin des années 2000 et à la faveur de la crispation des relations entre les États-Unis et la République islamique au sujet du programme nucléaire iranien, elle est devenue une cible privilégiée de l’ire de Washington. En 2010, l’administration américaine l’a accusée d’avoir fourni “plusieurs milliards de dollars” à l’Iran pour financer leurs ambitions atomiques. L’EIHB est aussi soupçonnée d’être utilisée par le puissant corps des Gardiens de la révolution iranienne pour contourner les sanctions internationales. En Allemagne, elle a même été surnommée la “banque des mollahs” par les médias. “C’est l’un des principaux financiers en Europe du régime iranien”, assurait en 2010 la IGFM, une ONG allemande de défense des droits de l’Homme.

Brouille diplomatique

La banque s’est alors retrouvée une première fois au centre d’une brouille diplomatique entre les États-Unis et leurs alliés européens. En effet, alors qu’elle était sur la liste des sanctions américaines et onusiennes, elle n'apparaissait pas, en 2010, sur celles de l’Union européenne. En Allemagne, l’EIHB a même pu se targuer d’être régulièrement contrôlée par la Banque centrale et l’Autorité fédérale de supervision financière (BaFin). Cette dernière avait d’ailleurs confirmé qu’il n’y avait pas “de preuve que l’établissement enfreignait les sanctions internationales”.

Pour Washington, cette excuse relevait de l’hypocrisie. L’un des trois actionnaires de l’EIHB, la banque Mellat, figurait déjà sur les listes européennes de sanctions, tout comme son directeur, Ali Davandri, également au conseil d’administration de la banque de Hambourg. Aux yeux des autorités américaines, il n’y avait aucune raison pour que l’UE ne sévisse pas contre cet établissement financier.

Mais en Europe, et surtout en Allemagne, la pression américaine était perçue comme une interférence de Washington dans les affaires intérieures d’un pays contre laquelle il fallait résister. L’EIHB était, après tout, une banque de droit allemand, même si elle était détenue par des Iraniens.

Finalement l’UE plie et, en 2011, sous l’impulsion de la Grande-Bretagne, l’EIHB est inscrite sur la liste des organisations sanctionnées par l'UE. Dans la foulée, ses comptes sont gelés. Il faudra attendre 2016, un an après l’accord sur le nucléaire qui a marqué le réchauffement de relations diplomatiques irano-américaines, pour que l’établissement soit à nouveau autorisé à faire des affaires.

Il n’aura fallu que deux ans pour que cette banque atypique redevienne une épine dans le pied de Berlin. Pour l’instant, il ne s’agit que de la suspension d’un transfert de 300 millions d’euros. L’EIHB a fait savoir qu’elle n’abandonnait pas l’idée de revoir la couleur de son argent qui n’est - officiellement - plus gelé. Mais les États-Unis, qui ont maintenu la banque sur leur liste des sanctions, veillent... et ne manqueront pas tous ses faits et gestes.