Bandes rivales d'adolescents: augmentation de la violence ou récit médiatique?

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Ces dernières semaines en France, plusieurs bagarres ont eu lieu mettant en scène des bandes d'adolescents. « On ne peut accepter la banalisation de la violence », a déclaré le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal à la sortie du Conseil des ministres ce 10 mars 2021. Une réunion interministérielle est prévue le 12 mars 2021.

Champigny-sur-Marne, Rillieux-la-Pape, Paris, Saint-Chéron... Plusieurs règlements de comptes violents mettant en scène des bandes d'adolescents ont eu lieu récemment en région parisienne, mais également dans des zones périurbaines de province. Deux collégiens sont morts en février dans l'Essonne, deux jeunes ont été grièvement blessés lundi 8 mars dans le Val-de-Marne et cinq autres mardi 9 mars, porte d'Auteuil, dans le XVIe arrondissement de Paris. Sans compter l'histoire du jeune Yuriy, passé à tabac en janvier sur la dalle de Beaugrenelle, dans le XVe arrondissement de Paris, mais qui dit ne pas faire partie d'un groupe.

Peut-on vraiment parler d'une augmentation de la violence chez les jeunes ? Laurent Mucchielli, sociologue et directeur de recherche au CNRS, réprouve ce constat dans un entretien sur France Info : « Ça fait 25 ans que je fais ce métier, j'ai dû connaître une douzaine de ces épisodes de panique politique et médiatique, où tout à coup à partir de deux ou trois faits divers un peu plus graves que d'habitude, on met le projecteur sur quelque chose. Et du coup, on est en alerte permanente sur tout ce qui paraît en rapport avec ça, on le fait remonter à la Une ». Pour lui, c'est encore et toujours l'occasion d'une politique de l'immédiateté. « Je l'ai vu aussi à Marseille à d'innombrables reprises lorsque les règlements de comptes qui sont permanents étaient tout à coup davantage médiatisés. Des ministres débarquent et, en repartant, ils annoncent des renforts policiers. Il me semble que chacun peut comprendre que ce n'est pas avec une patrouille de plus qui tourne dans telle ou telle ville, que ça va régler fondamentalement les raisons pour lesquelles il y a des affrontements entre bandes d'adolescents, ça n'a pas de sens. »

Interrogé sur RFI le 24 février dernier Michel Fize, sociologue, insiste sur le fait que ce phénomène a toujours existé et qu'il n'a pas de territoire de prédilection. Pour les adolescents, c'est une sorte de rite de passage que de se constituer en bande de copains. « Pour devenir adulte, il faut déjà passer par la case groupe. On n'est pas autonome tout seul, dans son coin. On est d'abord autonome avec les autres. Heureusement la plupart de ces groupes d'adolescents ne sont pas violents », rassure-t-il.

Chaque institution a ses propres chiffres

Pourtant, les chiffres donnés par le ministère de l'Intérieur vont dans le sens d'une augmentation des affrontements. En 2020, 357 affrontements entre bandes de quartiers ou groupes informels ont été recensés sur l’ensemble du territoire national contre 288 pour l’année 2019, soit une hausse notable de +23,95%. Trois personnes sont décédées et 218 ont été blessées lors de ces affrontements. Il existerait 74 bandes rivales en France, dont 70 en Île-de-France. Mais comme le signale un article du Monde daté du 26 février dernier, l'origine de ces chiffres est floue. En épluchant les données du SSMSI, le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, on ne trouve rien sur la délinquance en groupes de jeunes organisés. Le ministère de la Justice contacté par RFI, évoquait la semaine dernière 80 bagarres en 2020 en France, un chiffre en baisse. Pas facile d'y voir clair.

L’âge moyen au moment de la commission des faits est actuellement à 17 ans, mais le ministère de l'Intérieur note un rajeunissement des membres de bandes qui sont essentiellement masculins.

La pandémie favorise-t-elle les passages à l'acte ?

Selon Michel Fize, la banalisation des conduites violentes touche toute la société. « Nous sommes devenus une société violente sous l'empire de la force, qui a tendance à remplacer le respect de la règle de droit auquel les anciennes générations étaient beaucoup plus accoutumées. J'ai appelé cela 'le décrochage moral' dans un livre (La Crise morale de la France et des Français principalement, aux éditions Mimésis, 2017, NDLR). On perd de vue les valeurs, le sens même de la vie humaine. Le passage à l'acte, du fait de ce décrochage, est aujourd'hui plus facile. Un regard mal jugé, une affaire d'honneur, de filles (un grand classique dans ses affaires de rixes) est très présent. Ce qui est à noter, c'est le rajeunissement, la féminisation et la radicalisation extrême. Ce qui me frappe, c'est l'usage plus fréquent des armes. C'est quelque chose de très inquiétant et de très nouveau ». Concernant un effet « confinement », il est certes à prendre en compte selon Michel Fize. L'oisiveté, dans un moment où l'on déprime, peut expliquer aussi les passages à l'acte.

Apporter des solutions

Plusieurs responsables associatifs, syndicaux, citoyens et professionnels de l'éducation et du social ainsi que quelques élus de gauche proposent dans un texte paru sur le site de France Info « la mise en place d'une éducation à la non-violence » pour enfants et adultes, le « renforcement des services de la prévention et de la protection de l'enfance », un soutien accru aux associations et aux familles, et la création de postes supplémentaires de médiateurs. Ils jugent également indispensable de développer « une politique de soins à l'adresse de certains jeunes en grande souffrance psychologique » notamment via « la mise en place de services de pédopsychiatrie » destinés à détecter et prévenir les difficultés le plus tôt possible.

Pour endiguer le phénomène, le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti compte sur sa réforme du Code de la justice pénale des mineurs, qui entrera en vigueur en septembre prochain. Plus de pédagogie et des peines rendues plus vite sont prévues : « Vous voyez des gamins de 16 ans jugés quand ils en ont 22. Parfois, ils ont des enfants et ont changé de vie. Le message judiciaire n'a plus aucun intérêt ». En parallèle des peines alternatives aux poursuites vont être proposées et la lutte contre la haine en ligne va être renforcée.

Éric Dupond-Moretti participe à une réunion interministérielle vendredi 12 mars sur le sujet, présidé par le Premier ministre Jean Castex. À ses côtés, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'Éducation nationale ainsi que les secrétaires d'État chargés de la jeunesse et de la ville.