Non, la baisse de la natalité n'est pas attribuée à la vaccination contre le Covid

La France connaît son plus bas taux de natalité jamais enregistré, avec 723.000 naissances en 2022, selon les dernières données publiées par l'Insee. Pour de nombreux internautes, ce phénomène démographique s'expliquerait par les effets secondaires de la vaccination anticovid. Des publications très virales sur les réseaux associent le vaccin à une baisse de la fertilité mais aussi une augmentation des fausses couches et des enfants mort-nés. Aucune donnée ne permet de faire ce lien, assurent les différents spécialistes interrogés par l'AFP. Au contraire, la vaccination protège les femmes enceintes de développer des formes graves du Covid, qui elles, entraînent effectivement une augmentation des risques pendant la grossesse.

"Les médias en bons petits perroquets, se cachent derrière le terme 'Baby Crash'. Nous, cela fait près de deux ans que l'on signale des fausses couches, des bébés nés morts etc etc....Chut, ne faites surtout pas votre travail, continuez à protéger le Dieu Vaccin", accuse sur Twitter, le 18 janvier, Silvano Trotta, dont les fausses informations au sujet du Covid ont été maintes fois vérifiées par l'AFP Factuel, comme ici au sujet des vaccins déjà, en septembre 2021.

Créateur d'une société de télécommunication, Silvano Trotta a d'abord gagné une certaine notoriété en ligne sur sa chaîne YouTube, supprimée en 2021, sur laquelle il parlait des "vérités cachées" sur les ovnis et divers faits d'actualité. Son compte Twitter a également été suspendu, mais réactivé fin 2022, après l'arrivée du milliardaire Elon Musk à la tête du réseau social. Selon l'observatoire en ligne des théories du complot Conspiracy Watch, "c'est surtout à la faveur de la pandémie de Covid-19 que le youtubeur s'est fait connaître d'un plus large public."

Capture d'écran Twitter le 20 janvier 2023

Sa publication, vue plus de 37.000 fois au 20 janvier, a été retweetée à plus de 1.000 reprises. Parmi les commentaires, un internaute lui répond: "Ce phénomène de dénatalité va aussi toucher les autres pays occidentaux qui tous ont plébiscité la 'vaccination' Covid 19. Le lien sera inévitable pour faire valoir Vérité". Une autre commente: "Beaucoup de femmes témoignent qu'après avoir reçu l'injection étant enceintes, leur bébé est mort in utero ... donc tout cela fait bien partie du 'plan'"

L'idée d'un "plan" mondial pour diminuer la population est une théorie classique des antivaccins, déjà observée et décortiquée dans plusieurs articles de l'AFP Factuel. Sur Facebook, un usager fait aussi un lien entre baisse de la natalité et projet d'"euthanasie planétaire", avec cette publication qui fait mine de s'interroger : "Y a t il un lien avec ce qui se passe depuis janvier 2021 ? (...) Certains aimeront peut être voir ou revoir la série TV britannique 'Utopia' (2013-2014)".

Cette série de fiction imagine une dystopie dans laquelle un plan visant à éliminer les Terriens repose sur l'injection d'un vaccin censé soigner une grippe, mais qui vise en réalité à tuer les personnes vaccinées.

Mais comme nous allons le voir, les données scientifiques et démographiques ne viennent pas étayer la thèse d'un lien entre baisse de natalité et vaccin.

Moins de femmes en âge de procréer

En 2022, il y a eu 723.000 naissances en France (19.000 de moins qu'en 2021), soit le plus faible nombre sur un an depuis 1946. Mais ce phénomène n'est pas arrivé brutalement en France, qui comme les autres pays occidentaux connaît une baisse du nombre de naissances depuis des décennies, la plus importante étant survenue dans les années 70, comme le montre le graphique ci-dessous publié par l'Insee mi-janvier.

"Cela correspond à la fin du baby-boom, avec le crash pétrolier de 1973-74", explique Sylvie le Minez, cheffe de l’unité des études démographiques et sociales à l’Insee, lors d'une interview à l'AFP le 20 janvier.

Elle relève aussi qu'en ce qui concerne la situation actuelle, "le terme 'baby crash' est un peu exagéré, de même que dans les années 2000 le 'baby boom'".

Capture d'écran du dossier de presse de l'Insee sur la démographie en France en 2022 ( Insee)

La "descente" actuelle de la courbe des naissances a débuté en 2015, et s'explique notamment par la diminution du nombre de femmes de 20 à 40 ans, en âge de procréer selon les critères de l'Insee. Elles n'étaient que 8,431 millions en 2022 en France, près de 300.000 de moins que dix ans plus tôt, toujours selon l'Insee.

Un autre indicateur est également utilisé par l'Insee, l'indicateur conjoncturel de fécondité. Ce dernier est de 1,80 enfant par femme en 2022, bien loin des 3 enfants par femme de 1946, mais plus haut qu'en 1993, où il avait atteint son seuil le plus bas, à 1,66 enfant par femme.

L'indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) mesure le nombre d'enfants qu'aurait une femme tout au long de sa vie, si les taux de fécondité observés l'année considérée à chaque âge demeuraient inchangés, explique l'Insee sur son site internet.

"C'est un indicateur résumé de la fécondité qu'on a observée en 2022", explique Sylvie Le Minez. "L'ICF peut refléter des chocs conjoncturels, par exemple, si en 2021 il y avait eu une crise absolument monstrueuse, et que tous les couples auraient décidé de ne pas avoir d'enfant, en 2022 l'indicateur serait de 0".

"Cet indicateur nous permet d'évaluer comment la fécondité évolue d'une année sur l'autre", résume Mme Le Minez "mais en fait le vrai juge de paix c'est ce qu'on appelle la descendance finale, c'est le nombre d'enfants que les femmes vont avoir au terme de leur vie féconde, grosso modo à 50 ans".

Depuis 2015, l'ICF diminue et cela peut être "pour plein de raisons", selon Mme Le Minez, "notamment parce que les femmes continuent d'avoir leur enfant de plus en plus tardivement (l'âge moyen de la maternité ne fait qu'augmenter), ce n'est pas pour autant qu'en termes de descendance finales les femmes seront nettement en dessous de deux (enfants par femme, NDLR)".

Modification de la saisonnalité

La pandémie de Covid, et surtout les confinements, ont fortement modifié la saisonnalité des naissances, remarque aussi l'Insee. Neuf mois après le premier confinement (de mars à mai 2020), les naissances ont chuté de manière très nettes.

Capture d'écran du dossier de presse de l'Insee sur la démographie en 2022 ( Insee)

"La décision de faire ou non un enfant est un phénomène complexe", analyse Mme Le Minez, "d'autant que pendant le confinement des couples ont été séparés, d'autres ne se sont pas rencontrés...".

L'Insee a observé que la saisonnalité des naissances a beaucoup varié au cours du temps, comme le montre cette étude, en un siècle, le pic des naissances s'est décalé de l'hiver à l'été et s'est atténué.

Interrogé par l'AFP le 19 janvier, le professeur Olivier Picone, gynécologue-obstétricien à l'hôpital Louis-Mourier et président du Groupe de Recherche sur les Infections pendant la Grossesse (GRIG) évoque aussi la possibilité "pendant la période de confinement, qu'il y ait eu des difficultés d'accès au soin, notamment les centres de PMA (procréation médicalement assistée) fermés, donc des projets d'enfants ont été décalés".

Pas de lien avec le vaccin

En revanche, assure ce spécialiste, on peut d'autant moins établir de lien avec le vaccin "que finalement les enfants qui sont nés en 2022 ont été conçus pour moitié en 2021, au début de la campagne de vaccination", rappelant que les femmes en âge de procréer, une population jeune, "n'étaient pas les premières vaccinées".

Surtout, rappelle-t-il, "aucun vaccin n'a été autant étudié que celui-là, donc même des événements très rares, on les voit". Les études, très nombreuses, sur d'éventuels effets de la vaccination sur la fertilité des hommes ou des femmes, "vont toutes dans le même sens: une absence d'effets". A l'image de cette méta-analyse portant sur 29 études dans le monde, qui conclut: "A ce stade, il n'y a aucune preuve scientifique d'un lien entre les vaccins anticovid et l'infertilité chez les hommes ou les femmes".

Chez les femmes, plusieurs travaux ont par ailleurs conclu que les vaccins n'avaient pas d'effet, tant sur la réserve d'ovules que lors de la grossesse. Chez les hommes, plusieurs études récentes sont arrivées à des résultats "rassurants" qui ne montraient "aucun changement significatif" dans le sperme des patients vaccinés.

"Des études qui ont regardé si les patientes qui étaient déjà dans un processus de procréation assistée avaient autant de succès chez les vaccinées que non vaccinées et il n'y avait pas de différence", poursuit M. Picone, "donc ça ne diminue pas la fertilité spontanée et pas les succès en PMA non plus".

Des tweets font aussi le lien entre les troubles menstruels, observés après la vaccination, et la baisse de la natalité, comme celui-ci, affirmant: "Les naissances ont atteint le point le plus bas depuis la fin de la 2e guerre mondiale. Pas un seul génie chez @LCI pour se poser des questions sur les troubles menstruels, reconnus comme liés aux vaccins Covid par l'EMA (l'agence européenne du médicament, NDLR)?".

Le 28 octobre 2022, le comité de pharmacovigilance (PRAC) de l’Agence européenne des médicaments (AEM) a décidé d’ajouter comme effet secondaire possible des vaccins à ARN messager les "les saignements menstruels abondants" (c’est-à-dire un flux menstruel considéré comme trop abondant et/ou trop long), est-il expliqué dans ce communiqué.

"Après analyse des données, le Comité a conclu qu’il y a au moins une possibilité raisonnable que la survenue d’un saignement menstruel abondant ait un lien causal avec ces vaccins", indique l’AEM, qui précise que "la plupart des cas apparaissaient comme non-graves et de nature temporaires".

L’AEM souligne également qu’il n’y pas d’éléments probants qui "suggèreraient que les troubles menstruels vécus par certaines personnes aient un impact sur la reproduction et la fertilité" et répète que "la totalité des données disponibles confirme que les bénéfices de ces vaccins sont, de loin, plus importants que les risques".

L’étude des troubles des cycles menstruels est complexe, notamment parce qu’ils peuvent être de nature variée et être dus à une multitude de facteurs très différents, comme expliqué par exemple ici ou .

De plus, comme expliqué par exemple dans cet article du Monde en 2019, les problèmes de santé liés aux règles sont mal connus car peu étudiés par la recherche scientifique. Cette dépêche de l’AFP de mars 2022 revient de façon large sur les stéréotypes de genre dont pâtit la santé des femmes.

Une étude américaine a observé que la vaccination contre le Covid-19 pouvait provoquer un "petit changement de la durée du cycle, mais pas de la durée des règles". Juste après avoir reçu un vaccin contre le Covid-19, le cycle menstruel des femmes est rallongé de moins d'une journée en moyenne, un effet non grave et qui apparaît comme temporaire.

En France, l'ANSM a publié en juillet 2022 un guide destiné à aider les femmes souhaitant déclarer des troubles menstruels après la vaccination. Sur son site, l'ANSM écrit que fin avril, 9.381 déclarations de troubles du cycle (sur 58 millions de personnes vaccinées) ont été rapportées avec le vaccin Comirnaty, et 1.557 avec le vaccin Spikevax (sur 12 millions de personnes vaccinées).

Capture d'écran du site de l'ANSM le 23 janvier

"Effectivement il y a des troubles menstruels qui ont pu apparaître chez des patientes et se résolvent au bout de deux ou trois cycles et après ça rentre dans l’ordre", a indiqué le Pr Picone à l'AFP. "Il faut toujours qu’on sache écouter ces bruits de fond et qu’on aille vérifier, ne pas traiter par le mépris toutes les idées qui peuvent apparaître mais y répondre de manière scientifique".

"On peut constater, chez certaines femmes, une perturbation d'un jour ou deux des cycles menstruels", renchérit Joëlle Belaisch-Allart, présidente du Collège National des Gynécologues et Obstétriciens français (CNGOF), interviewée par l'AFP le 20 janvier. "Mais ça ne s'est pas du tout traduit en termes de fertilité, et notamment de PMA".

"Le Covid lui-même, par contre, perturbe la fertilité, et atteint le sperme pendant les trois mois qui suivent l'infection", ajoute-t-elle.

"Ni fausse couche, ni mort in utero" -

Quant aux accusations dont le vaccin fait l'objet pour son prétendu rôle dans les fausses couches ou la mortinatalité (les enfants nés sans vie après au moins six mois de grossesse), elle est catégorique: "toutes les études le montrent, le vaccin ne provoque ni fausse couche ni mort in utero".

La fausse couche est une interruption spontanée de grossesse qui survient au cours des cinq premiers mois, tandis que la mort in utero survient à partir du sixième mois.

Une femme enceinte dans un hôpital parisien le 29 juin 2022 ( AFP / CHRISTOPHE ARCHAMBAULT)

Si au tout début de la vaccination, fin 2021, "on disait qu'il fallait éviter la vaccination lors du premier trimestre de grossesse, ce n'est plus le cas aujourd'hui", rappelle Mme Belaisch-Allart, "car on a vu qu'il n'y avait aucun impact sur des fausses couches".

Cette croyance que le vaccin entrainerait un risque accru de fausse couche avait déjà été démystifié par l'AFP Factuel en juin 2021.

Quant aux allégations selon lesquelles la mortalité périnatale (bébés mort-nés, c'est-à-dire nés sans vie ou décédés au cours des 7 premiers jours de vie) aurait augmenté en France depuis la vaccination Covid, rien de permet de les étayer puisque les dernières statistiques publiées portent sur la période 2014-2019.

Enfin, le taux de mortalité infantile (nombre d'enfants décédés avant leur premier anniversaire par rapport à l'ensemble des enfants nés vivants) s'élève à 3,9 pour 1.000 en 2022, plus qu'en 2021 (3,7 pour 1.000) mais autant qu'en 2017, selon les données de l'Insee.

Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), "les études publiées (...) n’établissent aucun lien entre la vaccination et les issues défavorables de la grossesse", rappelant que "de nombreuses études indiquent que les femmes enceintes infectées par la COVID-19 risquent davantage de développer des formes graves de la maladie" et que "les bénéfices de la vaccination pendant la grossesse l’emportent sur les risques éventuels".

Cette étude publiée dans la revue "Human Reproduction" en avril et portant sur une cohorte de plus de 3.000 femmes enceintes au Royaume-Uni concluait que "les femmes enceintes diagnostiquées positives au Covid durant le premier trimestre connaissait un plus grand risque de fausse couche".

Au contraire, "les patientes vaccinées au premier trimestre n’ont pas fait plus de fausses couches", observe aussi le Pr Picone.

Au sujet des morts in utero (après 20 semaines de grossesse), la vaccination a même un effet protecteur selon lui: "il y a moins de mort in utero chez les patientes vaccinées que chez les non-vaccinées".

Les morts in utero ont été une des "des conséquences obstétricales graves" du Covid, rappelle le Pr Picone. Le virus a aussi provoqué d'autres problèmes sérieux, côté maternel, des femmes enceintes en réanimation et même mortes du Covid, et côté enfant "de la prématurité imputée au covid , des retards de croissance".

Dans un communiqué commun de novembre 2021, le GRIG et le CNGOF ont rappelé l'importance pour les femmes enceintes de se faire vacciner, sur la base d'études prouvant que les femmes enceintes vaccinées seront plus de trois fois moins infectées et bénéficieront d'une meilleure protection par rapport aux formes graves pour elle et son enfant : "par rapport à une femme enceinte non infectée, il y a un risque multiplié par 18 d'admissions en soins intensifs, par 2,8 de perte foetale, par 5 d'admission du nouveau-né en soins intensifs", mentionnent les deux instances.

La gynécologue Joëlle Belaich-Allart est témoin, chaque jour, d'une forte inquiétude des femmes souhaitant une grossesse ou déjà enceintes à l'égard du vaccin: "c'est une question qui vient très, très souvent". "Nous conseillons aux femmes d'être vaccinées, idéalement avant la grossesse, sinon pendant, car le Covid, lui, est une menace pour la grossesse".