Baisse des féminicides en France : “Il est trop tôt pour se réjouir”

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Quatre-vingt-dix femmes ont été tuées par leurs conjoints en France l'année dernière, selon les chiffres officiels du gouvernement présentés mardi. Une baisse significative des féminicides par rapport aux 146 victimes de 2019. Mais pour les associations de lutte contre les violences faites aux femmes, il est trop tôt pour célébrer un renversement de la tendance.

Le nombre de féminicides en France n’a jamais été aussi bas depuis que le gouvernement a commencé à les recenser il y a quinze ans. En 2020, 90 femmes ont été tuées par leurs conjoints et ex-conjoints, a annoncé, mardi 2 février, le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti.

Une baisse saluée par l'exécutif, d’autant que 2019 a été une année noire pour les violences faites aux femmes, avec 146 décès recensés officiellement, soit 25 de plus qu'en 2018. Ce sont des résultats "encore trop modestes mais porteurs d'espoir", a estimé le ministre de la Justice dans une vidéo postée sur Facebook.

Pour les associations de lutte contre les violences faites aux femmes, il est cependant trop tôt pour se réjouir d’une tendance durable. “Il faut être extrêmement prudents sur les chiffres qui sont avancés parce qu’on a été dans des configurations tout à fait exceptionnelles en 2020, du fait du Covid et du confinement”, explique Céline Piques, porte-parole du collectif Osez le féminisme. "Nous verrons si les chiffres sont confirmés en 2021, mais pour l'instant il est trop tôt pour en indiquer les causes exactes", déclare-t-elle à France 24.

Pour sa part, Éric Dupond-Moretti a imputé cette baisse considérable "au regard que la société toute entière porte sur ces violences conjugales et sur ces crimes odieux”, reconnaissant au passage “le travail des associations" dans cette prise de conscience collective. Le garde des Sceaux a ajouté que la baisse des féminicides tenait aussi "aux moyens que le ministère de la Justice a mobilisés pour lutter contre ces violences", citant une série de mesures gouvernementales adoptées à la suite du Grenelle des violences conjugales en 2019.

Parmi ces dispositifs, le ministre a cité le déploiement, en septembre, de bracelets anti-rapprochement géolocalisés, qui émettent une alerte chaque fois qu'un partenaire ou un ex-partenaire violent s'approche d'une victime ; ou encore la distribution de téléphones “grave danger”, permettant aux femmes menacées d'alerter la police en appuyant sur un bouton. Pour finir, les ordonnances d'éloignement permettant l'éviction du domicile du conjoint violent se sont multipliées en 2020.

“Féminicide”, un terme "reconnu et intégré"

Pour autant, les associations de défense des femmes appellent à prendre du recul face au discours du gouvernement. Céline Piques reconnaît que la société a changé au cours de ces dernières années. Le terme "féminicide" est désormais “reconnu et intégré”. “Nous avons cessé de considérer les violences conjugales comme de simples ‘disputes’, des ‘faits divers’ ou des ‘crimes passionnels’. Nous entendons de moins en moins ce genre de discours. C'est vraiment une bataille culturelle que nous sommes en train de gagner et c'est vraiment important."

"En 2014, Osez le féminisme avait mené une campagne autour du terme 'féminicide' et tout le monde en avait ri à l'époque", fait remarquer sa porte-parole. "Aujourd'hui, les politiques utilisent ce terme", se réjouit-elle. "Ça a des conséquences : les gens réagissent différemment à la violence, en particulier les voisins et l’entourage. Ils sont peut-être davantage en mesure de détecter la violence contre les femmes et de mettre des mots dessus.”

La France, très en retard sur l’Espagne

La porte-parole du collectif féministe reconnaît également que les mesures prises à la suite du Grenelle en 2019 marquent un pas dans la bonne direction. Mais "nous voyons aujourd'hui qu'en termes de nombre d'ordonnances de protection, ou de nombre de ‘téléphones grand danger’, nous ne sommes vraiment qu'au tout début de ce qui doit devenir un déploiement massif", déplore-t-elle.

Force est de constater que la France est loin derrière l'Espagne en ce qui concerne la mise en œuvre de mesures de protection des femmes.

En 2019, l'Espagne a émis beaucoup plus d'ordonnances de protection que la France, selon Céline Piques. "Nous n'avons pas encore les chiffres [des protections mises en œuvre] à partir de 2020. Mais si l’on en croit des associations comme la FNSF (Fédération nationale solidarité femmes), si des mesures de protection supplémentaires ont été mises en place en France, ce n'est pas encore systématique. La justice n'a pas encore commencé à déployer des ordonnances de protection comme elle le fait en Espagne, où elle émet quelque 30 000 ordonnances par an, alors qu’on parle de seulement quelques milliers ici".

D'autres mesures tardent également à être déployées. "Bien sûr, des moyens supplémentaires sont encore nécessaires, et nous allons nous y consacrer", a promis le ministre mardi. D’après les chiffres qu'il a annoncés, seuls 1 260 téléphones d'urgence ont été distribués aux femmes en danger à la fin de 2020 et 17 bracelets électroniques remis à la mi-janvier - dont seulement huit sont actifs.

Des chiffres dérisoires au regard des quelque 225 000 femmes victimes de violences conjugales chaque année, estime Céline Piques. “On ne peut pas imputer la baisse des féminicides au seul Grenelle des violences conjugales, qu’on estime largement insuffisant. Vraiment, on en est encore aux balbutiements”, ajoute-t-elle.

Pour Osez le féminisme, c'est un autre facteur qui aurait contribué à faire baisser le nombre de féminicides. “Beaucoup de femmes qui subissent des violences n’ont pas été en capacité de quitter leur conjoint à cause du confinement et de la crise économique, qui a entraîné une baisse des ressources.” Or, comme le souligne Céline Piques, “une proportion importante de féminicides a lieu après la séparation ou au moment de la séparation”.

Selon les données de l'ONU publiées fin septembre, les confinements ont par ailleurs entraîné une augmentation des plaintes ou des appels à dénoncer les violences domestiques dans le monde entier. En France, une hausse de 30 % des plaintes a été enregistrée.

Revoir la définition du “féminicide”

Reste à savoir comment le nombre de féminicides est compté et par qui. Le collectif Féminicides par compagnons ou ex, qui surveille les rapports de féminicides dans les médias, s’est indigné, mardi, des chiffres communiqués par Éric Dupond-Moretti, estimant qu’il n’avait pas pris en compte ceux des “femmes âgées et malades assassinées par leur mari”. Le collectif a comptabilisé 100 féminicides pour 2020, soit dix de plus que les données officielles.

Les définitions du féminicide varient, ce qui soulève des questions sur les chiffres du gouvernement, estime Céline Piques. "Nous devons vraiment revenir à la définition originelle, qui est le meurtre sur la base du sexisme, ce qui permettrait d’avoir une définition bien plus large que les homicides conjugaux. Parce qu’il y a aussi des homicides dans des couples qui ne résident pas ensemble, ou des hommes qui assassinent une femme parce qu'elle a refusé des avances. Or ces cas là ne sont pas comptabilisés".

La porte-parole d’Osez le féminisme souhaiterait aussi inclure les meurtres de prostituées qui se produisent chaque année. “C'est, pour moi, un meurtre vraiment sexiste et un autre exemple de féminicide qui n'est pas compté", ajoute-elle.

L'annonce d’Éric Dupond-Moretti est la première du genre par un garde des Sceaux depuis que la Chancellerie a demandé pour la première fois, l'an passé, des "remontées systématiques d'informations" aux parquets généraux pour chaque homicide conjugal, afin d'avoir "un suivi plus précis" de ces meurtres et d'"évaluer l'impact des mesures du Grenelle".

En attendant, depuis le 1er janvier, il y a déjà eu six féminicides en France, dont trois depuis le 27 janvier, selon le décompte du collectif Nous toutes.

Cet article a été traduit de l'anglais par Bahar Makooi. Voir l'original.