Ce que "Bac Nord" dit du quotidien de la police derrière la controverse

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POLICE - Des poursuites en voiture filmées à un rythme effréné, des fusillades au beau milieu de cités hostiles, des barbecues entre frères d’armes une fois le devoir accompli. De prime abord, “Bac Nord”, le film du réalisateur marseillais Cédric Jimenez, en salles ce 18 août après avoir été plusieurs fois repoussé à cause de l’épidémie de covid-19, ressemble à ce que le cinéma français a l’habitude de produire dès lors qu’il s’attache à parler -avec les yeux de Chimène- de la police nationale.

On y suit un équipage de la brigade anti-criminalité qui évolue dans les quartiers nord de Marseille. Tiré d’une histoire réelle dont le parcours judiciaire n’est pas encore terminé, le film tourne autour de trois fonctionnaires désabusés par ce que leur métier est devenu. Ils tombent petit à petit dans l’illégalité au nom de l’institution et pour parvenir à boucler enfin un dossier d’ampleur.

Présenté hors compétition au Festival de Cannes, le film de Cédric Jimenez a fait parler de lui. En conférence de presse, un journaliste irlandais de l’AFP a reproché au cinéaste une approche caricaturale, notamment sur la représentation de la banlieue. S’il a affirmé avoir apprécié Bac Nord, il a également interpellé l’équipe du film: “On est dans une année d’élection. Moi j’ai vu ça avec l’œil d’un étranger et je me dis: peut-être que je vais voter Le Pen après ça”. Ce mercredi, les critiques sont partagées, mais nombreuses sont celles qui reprochent au film un manque de subtilité et un parti pris pour la police à travers un traitement partial du fait divers dont s’inspire l’œuvre.

Derrière l’accent marseillais évanescent de certains interprètes et le look en effet un rien caricatural de leur personnage, on retrouve néanmoins de nombreux éléments consubstantiels du quotidien des policiers français. Sentiment d’impuissance, manque de moyens, pression hiérarchique, crainte du faux pas... Bac Nord aborde plusieurs problématiques régulièrement évoquées par les flics de France.

  • Le chiffre, toujours le chiffre

“Un gros dealer ou un petit pickpocket, c’est pareil...” Sans trop en dévoiler sur l’intrigue à rebondissements de “Bac Nord”, voici une phrase qu’entend tôt dans le film le policier incarné par Gilles Lellouche. Une antienne que tous les fonctionnaires de police en exercice ou presque ont déjà connue.

Depuis le passage de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, la politique du chiffre est effectivement devenue un principe cardinal dans “la boîte”. Et il ne se perd d’ailleurs pas en pratique, en dépit des déclarations officielles, comme le prouve la stratégie de Gérald Darmanin pour lutter contre le trafic de drogue avec la création d’une amende forfaitaire pour sanctionner les consommateurs pris sur le fait et la lutte contre le moindre point de deal.

L’idée des gouvernements successifs, transmise à la hiérarchie au sein de la police, est simple: annoncer un nombre important d’affaires résolues, de contrevenants pris en flagrant délit, quelle que soit la quantité de drogue saisie ou la gravité des faits reprochés. Or comme on le comprend dans “Bac Nord”, arrêter un gros trafiquant en mobilisant des troupes nombreuses sur un laps de temps important ne laissera pas une marque plus importante que l’arrestation d’un petit voleur sur un marché dans le bilan statistique de la brigade.

Une consigne qui peut évoluer si le pouvoir politique a besoin de communiquer sur une arrestation majeure ou le démantèlement d’un réseau criminel important. Et ça, l’équipe de “Bac Nord” va l’apprendre rapidement...

  • Une inéluctable perte de sens

“On ne sert plus à rien: plus je fais mon métier, moins je le fais.” Dans un moment de déprime (ou de lucidité, c’est selon) face à un supérieur hiérarchique, l’un des policiers de l’équipe de Karim Leklou, François Civil et donc Gilles Lellouche déplore d’être désormais cloué derrière son bureau, de passer plus de temps à accomplir des tâches administratives que d’aller sur le terrain.

Une impression rapportée de manière unanime par les fonctionnaires interrogés par Le HuffPost ces derniers mois. D’ailleurs, la question a été soulevée par la députée insoumise Danièle Obono à la mi-septembre 2020. Selon l’élue de Paris, les policiers ne passeraient que 20% de leur temps à lutter contre la délinquance, et quatre fois plus au commissariat à remplir des papiers. Un chiffre impossible à vérifier, y compris dans les différents projets de loi de finance qui évoquent, eux, entre 36 et 41% en fonction des années, mais en y mêlant les différents métiers de la police nationale, administratifs comme femmes et hommes de terrain.

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Ce qui est certain en revanche -et c’est le corollaire de la politique du chiffre-, c’est que les processus se sont complexifiés ces dernières années dans la police et que les sorties se font de plus en plus rares pour les policiers.

En outre, dans le film, l’un des protagonistes déclare: “Je ne vais pas risquer ma carrière pour un échelon et 100 balles”, alors qu’on lui propose de jouer avec les limites de ce qui est autorisé par la loi pour résoudre une belle affaire et pourquoi pas monter en grade. Une autre citation révélatrice du fonctionnement de la “boite”, une institution dans laquelle la rémunération est rarement à la hauteur des attentes de ceux qui la font fonctionner.

  • Face aux rodéos, l’impuissance

“Cessez la poursuite. Je répète: à l’équipage, cessez la poursuite!” Depuis le premier confinement du printemps 2020, la question des rodéos urbains a été de plus en plus médiatisée. Même si elle a toujours existé, comme l’ont confié au HuffPost plusieurs fonctionnaires habitués des quartiers chauds, il est certain que la crainte d’une bavure ou de provoquer des dégâts matériels importants qui coûteraient de l’argent à l’institution fait reculer les policiers et leur hiérarchie. Dans le film comme dans la réalité.

Ainsi, dans “Bac Nord”, alors que l’équipe poursuit un jeune juché sur un scooter, on leur intime à plusieurs reprises de s’arrêter et surtout de ne mettre la vie de personne en danger. Une situation parfaitement crédible. Quand en plus, quelques minutes plus tard, les policiers se voient interdire l’entrée d’une cité par des jeunes armés et prompts à l’insulte, des fonctionnaires interrogés par nos soins reconnaissent leur quotidien.

À la fin de l’été 2020 par exemple, et à Marseille d’ailleurs, un équipage de police qui tentait d’arrêter un petit dealer a été pris à partie à la Castellane, un quartier difficile de la deuxième ville de France. Parmi les trois policiers -comme dans le film-, des fonctionnaires de la Bac Nord ont été visés par des projectiles, des bouteilles en verre, des insultes, mais aussi un VTT, des boules de pétanque, des chaises...

“On se retrouve vite entouré par dix, quinze puis vingt personnes, alors que l’on vient de menotter le charbonneur (le petit vendeur de drogue, ndlr)”, a raconté l’un des blessés à RTL. Les policiers tentent ensuite de maintenir leurs agresseurs à distance à l’aide de grenades lacrymogènes et d’un tir de pistolet en l’air, avant de fuir sans l’interpellé, qui parvient à s’enfuir. Une description qui pourrait être tirée du scénario de “Bac Nord”.

  • L’IGPN, honnie police des polices

“Vous êtes juste là pour faire plonger les collègues...” Forcément, comme dans toute histoire de flics qui passent de l’autre côté de la loi, la justice finit par les rattraper. Et c’est ainsi que l’Inspection générale de la police nationale -ou les “bœufs-carottes”, pour les gens du sérail- intervient dans le film.

Une police des polices crainte et haïe par les fonctionnaires de terrain, qui se considèrent comme les seuls “vrais” policiers dans ce dialogue. ″Vous ne connaissez pas les quartiers nord, vous n’y avez jamais foutu les pieds! Vous ne savez même pas ce qu’on vit chaque jour là-bas!”, lance d’ailleurs l’un des héros de Bac Nord à l’enquêteur qui l’interroge. Pour lui, qui considère qu’il a été nécessaire de transiger avec la déontologie pour au final frapper un grand coup au niveau sécuritaire, la menace de pouvoir être traduit en justice alors que l’on ne fait que son métier de policier est un frein terrible.

Cette approche fait notamment partie des éléments reprochés au film. “Qu’un polar musclé et couleur locale (avec l’accent et dans les rues de la cité phocéenne) cherche à renouer avec le grand spectacle n’est pas le problème. En revanche, que des policiers commettant de tels dérapages soient présentés comme des boucs émissaires passe beaucoup moins”, écrit ainsi Le Monde.Bac Nord étale sur tout Marseille ses gros moyens de film-d’action-d’après-une-histoire-vraie pour nous faire gémir sur le sort de quelques baqueux en déroute, lâchés par leurs supérieurs. Ils rackettaient en toute bonne foi! Ça ne fait pleurer que Gilles Lellouche”, cingle Libération.

“Contrairement à La Haine, mais aussi aux Misérables, sorti alors que Bac Nord se tournait, la détresse sociale n’est ici qu’esquissée”, relève encore BFMTV. “Donne-t-il pour autant du grain à moudre à l’extrême droite? C’est donner beaucoup de responsabilité à une œuvre de fiction [...] C’est surtout passer à côté du vrai sujet d’un film qui entend avant tout dénoncer les dérives de l’institution policière, par-delà les clivages politiques”, résume LCI.

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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