Grand oral du bac : une hausse des inégalités ou une chance pour l’avenir ?

Le ministère de l'Éducation a dévoilé les détails du futur grand oral du bac. Sa mise en place inquiète déjà.

Les détails du nouveau grand oral du bac viennent d’être dévoilés. Si, sur le papier, cette épreuve devrait offrir à tous des capacités oratoires, sa mise en oeuvre risque, dans la réalité, de renforcer les inégalités entre les élèves. 

Le ministère de l’Éducation a dévoilé officiellement les détails du grand oral du bac, jeudi 13 février, dans le cadre de la réforme du baccalauréat. Cet exercice, doté d’un coefficient 10, fait partie des épreuves finales qui comptent en tout pour 60% de la note. Il se déroulera pour la première fois en 2021, les élèves actuellement en Première en auront donc la primeur. 

Les cinq premières minutes de cette future épreuve seront consacrées à la présentation de deux problématiques, préparées durant deux ans par les lycéens avec leurs professeurs, sur un ou deux enseignements. Le jury aura ensuite dix minutes pour poser diverses questions au candidat, sur n’importe quelle partie du programme. Les cinq dernières minutes seront consacrées à des discussions sur le projet d’orientation de l’élève.

Une “bonne idée”, mais...

“L’école s’ouvre enfin à une compétence de vie importante : celle de s'exprimer à l’oral”, s’enthousiasme Roger-François Gauthier, expert international en éducation. “Des voix vont s’élever pour dire qu’il s’agit là d’un formatage du grand capital…”, décrit-il. Un argument que le spécialiste balaie rapidement : “L’oral est indispensable dans la vie collective, dans la vie citoyenne”.

L’idée “telle qu’elle est vendue par Jean-Michel Blanquer est plutôt bonne”, estime également de son côté M-V Demeulle, professeure de mathématiques à Paris. Cette épreuve implique d'apprendre à tous les élèves “à se comporter face à l’oral, à se vendre, à composer et défendre ses idées… l’art oratoire, la joute verbale, l'éloquence”, énumère-t-elle. 

...une mise en place risquée

Le problème réside dans la mise en pratique de cette étape de la réforme. En théorie, “il va y avoir des horaires dévolus, surtout à partir du mois de mai en Terminale, pour la sophrologie, la scène théâtrale, la respiration, l’art oratoire… mais pour l’instant, sur la mise en place, on flotte”, s’inquiète M-V Demeulle. “On ne sait pas comment ça va se répartir, si c’est à prendre sur les heures de cours - alors qu’on nous en a déjà enlevées sans pour autant réduire de beaucoup les programmes”, rappelle-t-elle. “Il ne faut pas oublier que cette réforme est menée parce que le bac coûte cher et qu’il fallait faire des économies”. 

“On nous vend un truc qui a l’air formidable, mais la mise en pratique risque de pécher… comme c’est actuellement le cas avec les E3C”, compare-t-elle. Sans oublier que les élèves qui sont actuellement en Première risquent d’essuyer les plâtres de cette réforme, puisqu’ils n’ont pas du tout commencé à travailler cet oral… qui est censé se préparer sur deux ans. 

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“Je mets au défi quiconque de trouver un seul espace pour préparer sérieusement” cet oral, avance de son côté Claire Guéville, professeure d’histoire-géographie et secrétaire nationale responsable du lycée au SNES-FSU. “Avec des classes à 35 voire jusqu’à 37 dans certains enseignements de spécialités, comment est-ce qu’on peut organiser des exercices oraux réguliers ?”, s’interroge-t-elle. Pour elle, “ce n’est pas tant le principe de l’exercice oral qui est inégalitaire, mais l’absence de possibilité d’y préparer les élèves”.

Le risque, c’est que les compétences extra-scolaires - acquises dans le milieu social d’origine - pèsent lourd dans la balance et que la scolarité ne parviennent pas à mettre tous les élèves sur un pied d’égalité. “Il y a des accents qui ont plus ou moins bonne presse, des tics et des modes de langage... Il faut savoir comment tout ça sera jugé”, avance Roger-François Gauthier, qui rappelle qu’en France, “les inégalités d’accès au savoir sont très fortes”.

Un changement en profondeur nécessaire

“Il y a des risques énormes, mais il faut que l’institution se dépêche de les repérer afin de les éviter”, considère Roger-François Gauthier. Pour lui, cette modification du baccalauréat peut être un signal fort pour changer en profondeur le rapport que l’école française entretien à l’oral.

Dans l’Hexagone, “on donne très peu aux élèves l’occasion de parler. En classe, c’est surtout ‘tais-toi’ et dans les établissements, ils ont peu de chance de s’exprimer”, regrette-t-il. À l’inverse, chez certains de nos voisins, les collégiens et lycéens sont amenés à participer activement à la vie de l’école.

Pour que cet oral de fin de scolarité offre des conditions égales entre chaque élève - et qu’il gomme donc les inégalités sociales - il faut, dès le début de la scolarité, “leur laisser la parole” et que chacun apprenne en classe à “débattre, collaborer avec autrui, s’exprimer sur ce qui lui tient à coeur” et développe un esprit critique sur la prise de parole et ses biais. 

Les baccalauréats professionnels délaissés

Outre la mise en place, l’autre problématique pour Claire Guéville vient des compétences évaluées par ce grand oral. “Elles sont extra-scolaires, puisqu’on ne pourra pas préparer les élèves, c’est profondément discriminant”, estime-t-elle, en s’appuyant sur la note de service dévoilée par le ministère de l’Éducation. “J’ai l’impression qu’on évalue la bonne impression que fait l’élève et pas du tout son niveau d’acquisition”. Parmi les critères présentés, la façon dont la voix est utilisée, le débit, la longueur des phrases… 

Pour Roger-François Gauthier, le risque vient du fait que cette épreuve pourrait se transformer en oral de performance. “Ce nom, grand oral, qui rappelle une épreuve célèbre de l’ENA, donne déjà une idée de performance”, commente-t-il. “J’ai peur qu’on soit trop sur le côté oratoire, et pas assez sur les interactions, sur le débat, sur la libération de la parole, même si c’est pour apporter un point de vue critique vis-à-vis des programmes par exemple”.

Il s’inquiète, surtout, du fait que cette épreuve - et donc, à long terme, le travail de l'oral - ne soit pas proposé en bac professionnel. Il représentait pourtant près de 30% des élèves en 2019.

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