Bénin : deux vidéos témoignent de fraudes lors de l’élection présidentielle

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Cinq millions de Béninois étaient appelés aux urnes le 11 avril pour élire leur président, dans un contexte tendu, marqué par des violences préélectorales. Avant l'annonce de la réélection de Patrice Talon selon les résultats provisoires donnés du 13 avril au soir, deux vidéos montrant des cas de fraude manifeste dans la commune de Matéri (nord) ont émergé sur les réseaux sociaux. L’exécutif béninois a promis des sanctions, tout en évoquant une “opération montée”.

Les vidéos, publiées dans la nuit du 11 au 12 avril sur Facebook, ont été partagées plusieurs centaines de fois. Elles ont également été envoyées des dizaines de fois à rédaction des Observateurs de France 24 par l'intermédiaire de WhatsApp.

La première dure 19 secondes. Elle montre une personne habillée en tenue locale tamponner à plusieurs reprises sur des bulletins de vote le logo du ticket présidentiel Talon-Talata, formé par Patrice Talon, le chef de l’État candidat à sa propre succession, et Mariam Chabi Talata, sa colistière.

D’après nos recoupements, la scène qui se passe devant des agents de la Commission électorale nationale autonome (Cena), reconnaissables à leur chasuble jaune, se déroule dans l’école primaire publique de Poura, dans l’arrondissement de Dassari, qui faisait office de centre de vote dans la commune de Matéri, une ville située dans le nord du Bénin. L’homme filmé en train de tamponner les bulletins est Nagassi Malanhou, le chef de l’arrondissement.

"Le chef de l’arrondissement a cacheté sans vergogne les bulletins de vote"

Nous avons pu retrouver l’auteur de cette vidéo. Pour des raisons de sécurité, nous ne divulguerons pas son nom. Il raconte.

C’était en fin d’après-midi. Je faisais le tour des bureaux de vote de mon arrondissement. Quand je suis allé au niveau de ce poste de vote, j’ai surpris le chef de l’arrondissement en train de cacheter les bulletins de vote.

C’était au moment du dépouillement. Il y a au moins 25 bulletins de vote en faveur du duo Talon-Talata qui ont été cachetés devant moi. Les agents électoraux ne réagissaient pas. Je ne sais pas pourquoi. J’ai protesté parce que c’était de la fraude. Mais le chef de l’arrondissement a continué à cacheter sans vergogne les bulletins de vote et m’a fait comprendre qu’il n’en avait rien à faire.

J’ai donc décidé de prendre les images pour montrer que les élections ne se sont pas passées dans de bonnes conditions.

Nagassi Malanhou, le chef de l’arrondissement, est également identifiable sur une seconde vidéo, tournée cette fois-ci dans l’école primaire publique de Dassari-Centre, un autre centre de vote. Il est reconnaissable à son habillement, le même que celui de la vidéo précédente, ce qui suggère que les deux vidéos ont été tournées dans la même journée.

"Si on veut frauder, tu ne peux rien faire"

Dans cette vidéo, on l’entend enjoindre à un autre homme de quitter les lieux, en berba, la langue locale. "Nous, nous sommes en train de travailler. Tu nous déranges. Et si on veut frauder, tu ne peux rien faire. Je vais te frapper", assure-t-il, alors qu’une autre personne s’apprête à mettre dans une urne plusieurs bulletins.

Ces incidents ont également été confirmés par Dominique Nagassi, coordonnateur chargé de superviser le vote pour le compte de la Cena dans l’arrondissement de Dassari.

Je n’ai pas été témoin de ces différentes scènes, mais je confirme qu’il s’agit des centres de vote dont j’ai la charge. Je reconnais également le chef de l’arrondissement de Dassari. Malheureusement, je n’ai vu les vidéos qu’après 23 heures, après avoir fini de compiler les résultats du vote. C'est une fraude. Le chef d'arrondissement n'a pas le droit de faire cela. Ces incidents ne m’avaient pas été signalés par mes équipes sur place. Sinon, j'aurais émis des réserves.

Contacté plusieurs fois par la rédaction des Observateurs de France 24, Nagassi Malanhou, l’élu local incriminé, n’a pas donné suite à nos sollicitations. Nous publierons sa version des faits si elle nous parvient.

Lundi, la plateforme électorale des organisations de la société civile, qui a déployé plus de 1 400 observateurs sur le terrain, a affirmé dans sa déclaration finale avoir enregistré plusieurs incidents et irrégularités, dont des cas de vote multiple, de corruption ou de fraude, dans les villes de Porto-Novo, Comè et Covè.

"Certains élus locaux usent de leur influence pour perturber le processus électoral"

Contacté, Joel Atayi Guèdègbé, porte-parole de la plateforme électorale et ancien vice-président de la Cena, confirme également l’authenticité des vidéos filmées à Dassari, dans la commune de Matéri.

Selon le code électoral, il n’y a que le personnel nommé par la Commission électorale qui doit jouer un rôle actif au sein des bureaux de vote. Un chef de l’arrondissement n’a pas le droit d’accès à un poste de vote. Même un agent des forces de sécurité n’est pas censé pénétrer dans un poste sans l’accord exprès du président du bureau.

Mais ce n’est pas nouveau. Dans certaines localités où il y a des barons politiques presque indéboulonnables comme à Matéri, certains élus locaux usent de leur influence pour perturber le processus électoral. Mais c’est aussi parce que les agents de vote, et même ceux qui doivent représenter les candidats, sont mal formés et ne connaissent pas bien le code électoral.

Ces cas de fraude sont punis par le code électoral d’un emprisonnement d‘un an à deux ans et d’une amende allant de 500 000 francs CFA (750 euros) à un million de francs CFA (1 500 euros). Ce sont des peines très légères.

Lors d’une conférence de presse mardi 13 avril, le pouvoir exécutif béninois a réagi à ces deux vidéos. Le ministre de la Justice a affirmé que "ce qui s’est passé est suffisamment grave pour rester impuni" et qu’il avait instruit un procureur pour qu’une enquête soit menée. Wilfried Léandre Houngbedji, directeur de la communication de la présidence a quant à lui estimé que ces fraudes étaient « une opération montée de toute pièce pour tenter de jeter le discrédit sur le processus électoral ». « Les personnes ont bien conscience qu’elles étaient filmées, elles n’ont rien fait pour empêcher cela ni pour cacher leur visage (…) d’où il convient de se demander si le but était vraiment de frauder ou bien de discréditer le processus électoral » a-t-il fait valoir.

Le 13 avril au soir, la Céna a annoncé la réélection du président Patrice Talon avec 86,37%, selon des résultats provisoires.

Des manifestations dans plusieurs villes du nord du Bénin ont eu lieu les jours précédant l'élection. Elles ont fait un mort et plusieurs blessés.

Exclus pour défaut de parrainages, les principaux partis de l’opposition n’ont pas pu participer au scrutin présidentiel et ont appelé à un boycott massif du vote. Le taux de participation est l’enjeu principal du scrutin.