Aymeric Caron : « La corrida est un séparatisme auquel il faut mettre fin »

Aymeric Caron, ici le 21 juin 2022, veut interdire la corrida en France
JULIEN DE ROSA / AFP Aymeric Caron, ici le 21 juin 2022, veut interdire la corrida en France

POLITIQUE - Depuis le temps qu’ils patientent dans cette chambre basse… L’Assemblée nationale s’apprête à discuter d’une question potentiellement éruptive : l’interdiction de la corrida, toujours autorisée dans certains territoires en vertu d’une « tradition locale ininterrompue. »

Le texte, porté par le député (LFI) de Paris Aymeric Caron vise à « abolir » définitivement cette pratique. Il est discuté ce mercredi 16 novembre en commission avant un examen dans l’hémicycle huit jours plus tard. L’élu engagé pour le bien-être animal profite d’un temps de débat réservé aux oppositions pour pousser une mesure massivement soutenue par les Français… Et âprement discutée au sein de groupes politiques très divisés. Et il y croit.

« Des députés de tous les bancs viennent me dire qu’ils voteront mon texte », se réjouit ainsi Aymeric Caron auprès du HuffPost, sans oublier de mettre la pression sur certains de ses collègues rétifs à répondre à « la volonté populaire ». Car si l’Assemblée échoue, « ce sera une honte pour la représentation nationale ».

Avez-vous déjà assisté à une corrida ?

J’en ai vu beaucoup en vidéo. Et pour avoir échangé avec des gens qui ont assisté de très près à une corrida, je n’ai nullement eu envie d’aller moi-même à quelques mètres du massacre.

Vous souhaitez faire avancer la cause du bien-être animal. Pourquoi proposer cette loi en premier, alors qu’elle ne concerne que peu de bêtes ?

C’est une histoire de tempo, de timing et de cadre. Cette niche parlementaire est une opportunité d’obtenir une victoire, je ne voulais pas proposer un texte de témoignage, sur la fin des fermes usines, la manière de repenser complètement notre alimentation animale, ou la réforme de la chasse par exemple. Des sujets importants mais qui n’avaient aucune chance d’aboutir.

En réalité, la corrida est un texte parfait pour une niche parlementaire car c’est une question simple, qui ne nécessite pas de très longs débats. Surtout, c’est un sujet sur lequel l’avis des Français est déjà fait.

Vous pensez, donc, que votre loi peut passer ?

Cette loi doit passer (Il insiste). Si nous échouons le 24 novembre, soit parce que l’obstruction parlementaire ne nous permet pas d’en discuter ou de la mettre au vote, soit parce qu’elle est rejetée, ce sera une honte pour la représentation nationale. Le débat est déjà tranché dans la population, la volonté des Français est univoque. Or quand il y a une telle unanimité sur une question de morale extrêmement basique, nous, les députés, avons le devoir de mettre la loi en conformité avec la volonté populaire. Sinon, l’Assemblée nationale est indigne, et ne sert à rien.

« Cela m’inquiète terriblement de voir que des gens se retrouvent autour de ces valeurs. »

Et au Sénat ? La droite étant majoritaire, ne craignez-vous pas des discussions difficiles ?

Selon les enquêtes d’opinion, l’opposition à la corrida traverse l’électorat de tous les partis. Je le vois à l’Assemblée, avec des députés de tous les bancs qui viennent me dire qu’ils voteront mon texte. Finalement, l’idée selon laquelle les choses vont se compliquer au Sénat, car la droite y est puissante, ne tient pas sur le papier.

En revanche, il y a des résistances… Qui existent aussi au Parti socialiste. Quand j’entends Boris Vallaud, le président du groupe PS à l’Assemblée, un parti qui a une tradition humaniste, expliquer qu’il ne votera sans doute pas ma loi, c’est incompréhensible.

Boris Vallaud met en avant son territoire, les Landes…

C’est effectivement une position électoraliste. Mais c’est plus que dépassé. L’idée qui consiste à prendre des positions à l’Assemblée en fonction de l’intérêt que l’on peut avoir à être réélu ou pas, est dangereuse.

Si une grande majorité des Français sont pour l’interdiction de la corrida, ce n’est pas le cas dans les villes taurines. N’y a-t-il pas un risque d’accroître les fractures dans la société ?

J’essaie de faire précisément l’inverse. Aujourd’hui les corridas ne peuvent avoir lieu dans certains endroits que parce qu’il y a une fracture, une division dans le droit, entre les Français : en fonction de la ville où l’on habite, on subit des corridas ou l’on n’en subit pas.

Photo prise le 22 mai 2015 à Nimes durant la féria de Pentecôte
SYLVAIN THOMAS / AFP Photo prise le 22 mai 2015 à Nimes durant la féria de Pentecôte

L’idée de considérer que certains Français, dans certains endroits, pourraient, au nom de croyances qui leur sont propres, être au-dessus des lois françaises, cela s’appelle un séparatisme. La corrida est un séparatisme aujourd’hui en France auquel il faut mettre fin, par souci d’unité de la République. J’insiste, quelle autre communauté que cette communauté du taureau, aurait le droit de dire 'bonjour, je crois en telle ou telle chose et j’ai décidé que la loi républicaine ne doit pas s’appliquer à moi’ ?

Que répondez-vous à ceux qui mettent en avant l’aspect social et sociétal de cette tradition qui occupe beaucoup de dimanches dans ces départements ?

Il y a de moins en moins de gens qui s’intéressent réellement aux corridas. Mais si les événements culturels doivent avoir un rôle social et sociétal, il est important de savoir ce qu’ils véhiculent comme valeurs. En l’occurrence, emmener des enfants voir une corrida où l’on torture sciemment, volontairement, méticuleusement un animal, avant de l’exécuter en public et d’applaudir… Cela m’inquiète terriblement de voir que des gens se retrouvent autour de ces valeurs.

« Il faudra inventer des mécanismes de compensation pour toutes les personnes qui pourront démontrer une perte de chiffre d’affaires »

Certains estiment également que votre loi pourrait être une porte ouverte, ou le point de départ à la remise en cause d’autres traditions. On parle par exemple des courses camarguaises…

C’est au contraire une porte fermée… Sur la possibilité de faire souffrir un animal et de l’exécuter publiquement sans qu’il y ait de sanction. La corrida est la seule exception. Si aujourd’hui les courses camarguaises et landaises sont autorisées, et s’il n’est absolument pas question de les interdire, c’est parce que l’on considère qu’il n’y a aucun mauvais traitement dans ces manifestations.

Votre texte, en revanche, ne parle pas des combats de coq qui existent toujours dans certains territoires d’Outre-Mer. Pourquoi ?

La stratégie c’est de diviser les sujets en deux votes différents. Il y a la loi, qui supprime la corrida, et un amendement, que j’ai déjà déposé, concernant uniquement les combats de coq. De telle sorte que les députés vont devoir voter deux fois, pour abolir la corrida et abolir les combats de coq. C’est une manière d’éviter les polémiques ou d’empêcher certains d’utiliser ce sujet comme un prétexte pour ne pas voter l’interdiction de la corrida.

Allez-vous travailler sur les conséquences économiques d’une telle interdiction, sur le tourisme par exemple ?

Le tourisme ne baissera pas après l’abolition. On se rend compte que dans les territoires où les ferias ont lieu, le nombre de visiteurs qui se rendent aux corridas est compris entre 2 et 4 %, c’est extrêmement faible. On peut même imaginer un regain d’enthousiasme pour les férias par exemple. Il y a sans doute des gens qui aujourd’hui refusent d’ y aller parce qu’ils savent que ces spectacles de mort ont lieu. Et qu’ils associent la féria à la corrida.

Ou l’élevage de taureau ?

Énormément de taureaux qui sont sacrifiés dans les arènes viennent d’Espagne. Cela ne concerne pas tellement les éleveurs français qui diversifient leur activité. Mais bien évidemment, il faudra inventer des mécanismes de compensation pour toutes les personnes qui pourront démontrer une perte de chiffre d’affaires. Le temps de la transition.

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