Aventure - Aventure : Denis Grosmaire, polynésien chasseur sous-marin et apnéiste

L'Equipe.fr
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Aventure - Aventure : Denis Grosmaire, polynésien chasseur sous-marin et apnéiste

Apnéiste reconnu, chasseur sous-marin, surfeur... Denis Grosmaire est un aventurier polynésien comme il en existe peu. Nous avons été le rencontrer chez lui, sur l'île sauvage de Tikehau. Dans cette seconde partie, il revient sur son passé de chasseur et ses exploits en apnée. « J'ai grandi dans les îles et, autour de nous, tout le monde chassait et ramenait du poisson. Gosse, j'étais impressionné par ça. À Maupiti, on habitait sur un motu. On allait à l'école en bateau et il y avait dans les parages un vrai zoulou blanc. C'était un chasseur, il s'appelait Gérard Bédé. Lui, il allait chasser le plus simplement du monde, en short et avec son bandana. Et il ramenait des poissons. Pour moi, ç'a été le déclic ! Je n'avais que 8-9 ans, mais je me suis dit que je voulais un fusil de chasse sous-marine. C'est quand nous revenons à Moorea, vers les années 1989-1990, que tout s'est intensifié. J'étais un ado qui chassait tout le temps et tout seul. Je savais que ce n'était pas bien, que c'était dangereux. Pendant une longue période de ma vie, je n'ai fait que ça. Je ne plongeais pas profond, juste 10-15 mètres, car j'avais la peur du bleu, peur d'aller au-delà, je voulais contrôler. Première partie : Denis Grosmaire, l'ami des requins Quelques années plus tard, je chassais avec les copains et j'ai commencé un peu à descendre à 20-25 mètres maximum. Ensuite, en 2015, pour des raisons personnelles, j'ai quitté mon boulot de DRH à la mairie de Moorea pour monter mon école d'apnée. Au départ sans expérience, sans rien. Je suis quand même parti six mois à Villefranche-sur-Mer pour me former et passer mon instructorat, afin d'obtenir mon diplôme d'instructeur AIDA (Association Internationale pour le Développement de l'Apnée). Je pensais y rester plus longtemps mais la vie là-bas ne m'a pas du tout plu. En septembre 2016, j'ai ouvert mon club d'apnée « Moorea Freediving » dont les missions étaient de développer l'apnée en Polynésie Française et d'en faire la promotion. J'ai alors commencé à donner des cours, à faire beaucoup de sensibilisation aux risques d'accident en chasse sous-marine. Avant ça, je m'étais souvent demandé comment faisaient tous ces champions pour rester longtemps sous l'eau et pour descendre en profondeur. Pour comprendre, j'ai acheté des livres. Et tout s'est décoincé à Villefranche-sur-Mer chez « Chango Diving », le club qui m'a formé. Je fais mon premier 30 m et là, c'est fou. C'est fou parce que je comprends que j'ai réussi à casser des trucs, que ce soit des a priori comme des mauvaises pratiques. Je découvre l'immersion libre que je n'avais jamais pratiquée, et le pince-nez. Je me suis très vite rendu compte que c'était un outil génial.

En immersion libre, tu n'as pas de masque, tu fermes juste les yeux. Le champ visuel, ton cerveau n'as pas à le gérer. Il reste les sensations, la technique, il faut tirer sur la corde, il faut être conscient d'où on va, de sa plongée. Je commence aussi les compétitions et, pour ma première, lors du « Nice Abyss Contest », je descends à 53 m. J'étais encore débutant donc j'étais très content, je trouvais ce résultat génial. Je m'étais senti plutôt à l'aise, sans stress particulier et avec de bonnes sensations. Avant chaque plongée, je fais le vide mais j'imagine ma famille autour de moi et ça me rassure. J'ai toutefois une petite faiblesse : souvent, avant de plonger profond, je verse une petite larme tellement c'est intense en émotion. L'esprit de la compétition me plait et, comme il n'y a jamais eu de Tahitien dans les épreuves d'apnée en profondeur, je suis motivé pour en refaire. En 2017, je pars à la recherche de sponsors. Je m'entraîne surtout énormément, en profitant du surf pour renforcer mes bras. J'arrive au « Nice Abyss Contest » suivant bien mieux préparé. Malgré une importante thermocline, je descends à 65 m le premier jour et 68 m le deuxième. De quoi être super content et mentalement blindé. Quelque temps après, je suis parti aux Bahamas pour la « Vertical Blue », une compétition très sérieuse. Les places sont chères, mais on m'a accepté. Sauf que j'ai un problème : le froid. Pour compenser ça, il existe une technique de compensation, le mouth-fill (méthode d'équilibrage des oreilles), que je n'arrivais pas à maîtriser. Je me suis rendu compte là-bas que ce n'était pas ma technique qui n'était pas bonne, c'était le froid qui rend l'assimilation de cette technique plus compliquée. Heureusement, j'étais bien entouré. Il y avait Alice Modolo, Rémy Dubern, Stéphane Tourreau et Thibault Guignés. Ce dernier m'a donné un petit conseil sur mon échauffement et, grâce à ça, j'ai sans problème maîtrisé le mouth-fill.

Pendant les six jours de compétition, je n'ai cessé de progresser. Et j'ai terminé à 93 m, ce qui m'a permis de me classer au 5e rang national. Avec deux trois jours de compétition en plus, je terminais à 100 m sans souci. Grâce à quoi ? À mon passé de chasseur et ma connexion depuis toujours avec l'océan. Dans l'eau, je suis en harmonie complète, je n'ai pas cette peur qu'ont certains car ils sont trop stressés. Moi, j'évacue, je pense à mon chien (rires). C'était seulement ma deuxième compétition d'apnée, j'avais de quoi être très content. Mes sponsors sont ravis et je décroche un rôle d'ambassadeur Air Tahiti Nui. En 2019, j'étais concentré pour faire les championnats du monde à Villefranche-sur-Mer (septembre). J'avais fait les minima pour être sélectionné en équipe de France. Je n'aurais pas porté le drapeau de Tahiti parce que l'AIDA ne reconnaît pas Tahiti mais, dans l'esprit, Tahiti aurait été représenté quand même. Malheureusement, j'ai été recalé. Les organisateurs ont préféré sélectionner quelqu'un qui s'entraîne en eau froide. J'étais évidemment très déçu. J'étais prêt à partir deux mois avant pour effectuer une bonne préparation. Je vais retenter le coup cette année et j'espère que cette fois-ci ce sera bon. Pour moi, ces championnats du monde sont importants. Je veux être le premier Polynésien à participer à ces Mondiaux et à réussir à faire 100 m. Si ça peut motiver les plongeurs d'ici... Je suis persuadé qu'en apnée les chasseurs de Polynésie peuvent faire de très bons scores. Maintenant, à l'échelle mondiale, 100 m ce n'est plus quelque chose d'extraordinaire, sauf que ça reste une barre mythique. » Tikehau « Je suis revenu vivre il y a peu à Tikehau. Ça a été un retour aux sources, j'avoue que mon coeur a toujours été ici. Cette île, c'est mon terrain de jeu, ma piscine, je ne m'en lasse jamais. Je fais un peu ma crise de la quarantaine, j'ai envie de me recentrer sur ce qui me fait vraiment vibrer. Ici, je trouve de l'inspiration, de la force. J'ai monté une nouvelle activité : « Tikehau Ocean Tour », pour faire partager aux touristes mon expérience de l'océan et les trésors de mon île. Quand on vit à Tikehau, on est forcément un peu isolé. Mais ce n'est pas quelque chose qui me fait peur, au contraire ça m'attire, m'apaise, me fait du bien. Je me rends compte que j'aime bien être isolé. C'est ça ma vraie vie. »