Avant le deuxième tour, âpre bataille et approximations chez LREM, LFI et RN

Apre et disputée, la campagne du second tour des législatives a donné lieu à des affrontements idéologiques tranchés et à des batailles acharnées sur les chiffres. Chez LREM, LFI comme au RN, certains responsables ont parfois versé dans l'exagération ou l'approximation pour attaquer le bilan de leurs adversaires ou vanter leurs propres propositions. Petit tour d'horizon avant le scrutin de dimanche.

  • Polémique autour de la TVA

  • Macron aurait "inventé" la taxe carbone ?

  • La Nupes et l'UE

  • La Nupes et l'Otan

  • La France déjà en récession ?

  • Le RN "premier parti" de France ?

"PLAN CACHE" vs "FAKE NEWS": VIVE POLEMIQUE AUTOUR DE LA TVA

C'est l'un des rares thèmes de fond à avoir émergé lors de cette campagne législative. Dès avant le premier tour, Jean-Luc Mélenchon et ses soutiens accusaient Emmanuel Macron de préparer une "cure d'austérité" de "80 milliards d'euros" pour ramener le déficit de l'Etat à 3% du PIB en 2027, un objectif européen réaffirmé par le chef de l'Etat lors de sa campagne présidentielle. Et le leader de la Nupes d'apostropher l'exécutif, l'accusant de préparer secrètement une hausse de la TVA pour y parvenir. Exemple lors d'une réunion publique le 10 juin à Marseille:

Une opération qui n'est pas sans rappeler l'entre-deux tours des législatives de 2007, quand le socialiste Laurent Fabius avait poussé l'éphémère ministre de l'Economie Jean-Louis Borloo à reconnaître qu'un projet de hausse de TVA était à l'étude. Ce qui avait coûté de nombreux postes de députés à la droite. On voit d'ailleurs, à la fin de ce reportage de France 3, un certain Jean-Luc Mélenchon féliciter Laurent Fabius:

Retour en 2022: dès le lendemain du premier tour, les membres de la Nupes ont manifestement décidé de monter le son sur ce thème. Mardi 14 juin, le premier secrétaire du PS Olivier Faure est affirmatif dans une interview au Huffington Post: le gouvernement "va augmenter la TVA".

Sauf que le gouvernement n'a cessé de démentir ce "projet caché". Alors, d'où Olivier Faure tient-il une telle certitude ? 'Il y a des indiscrétions qui nous viennent d'un certain nombre de gens qui travaillent dans les bureaux de Bercy et qui nous disent que cette hypothèse-là est sur la table. Je ne sais pas si c'est l'intention complète du gouvernement, je dis simplement que cette opération-là, elle est possible. Si le gouvernement le dément, tant mieux, mais je dis qu'il y a un problème de recette pour le gouvernement", rétropédale le député PS le lendemain, 15 juin, sur France Inter.

"Fake News" et "méthodes de complotistes", rétorque simplement, dans un premier temps, Bruno Le Maire. "Ils savent très bien qu'il n'y a pas de projet d'augmentation de la TVA", insiste le ministre de l'Economie, sans toutefois détailler les économies que compte faire le gouvernement pour respecter sa trajectoire budgétaire.

Mais devant l'insistance de Jean-Luc Mélenchon, qui multiplie les interpellations, communiqués et se fend même d'une lettre ouverte au ministre, Bruno Le Maire se fait plus précis. "Nous n'avons jamais caché que nous ferions 40 milliards d'euros d'économies. C'est ça, le véritable chiffre. C'est ça qui est dans le programme du président de la République. Et je peux les détailler: 10 milliards d'euros d'économie qui seront trouvés par la réforme des retraites, (...) 20 milliards d'euros qui seront faits sur l'Etat, et 10 milliards d'euros qui seront fait comme économies sur les collectivités locales", détaile-t-il le 15 juin sur France Inter.

A noter cependant que lors de la présentation de son programme présidentiel, le 17 mars, Emmanuel Macron avait plutôt mis en avant que ces réformes et économies serviraient à financer les 50 milliards de dépenses supplémentaires contenues dans son programme de réélection.

"De quelle manière on finance ces 50 milliards ? D'une part (...) 15 milliards sont financés grâce au plein emploi, à la réforme des retraites et à nos investissements de croissance. 15 milliards sont financés par les réformes de fond et les simplifications (...) et 20 milliards en ayant une trajectoire de réduction par rapport au tendanciel des coûts de fonctionnement de l'ensemble des collectivités publiques", expliquait alors le président.

Bien décidé à pousser ce thème jusqu'aux dernières heures de la campagne, Jean-Luc Mélenchon ne s'est pas satisfait des explications de Bruno Le Maire. "Pourquoi 40 milliards ? Où est passé le reste du déficit ?", lance-t-il dans sa lettre ouverte.

Et le leader Insoumis de s'insurger, au micro de France Bleu: "Est-ce que les gens se rendent compte que 40 milliards, c'est le budget de l'Education, c'est le budget de la Justice, c'est le budget de l'Intérieur ?"

Ce qui est faux: d'après le site du ministère du Budget, en 2022, le budget de l'Education nationale, de la Jeunesse et des Sports s'élève à 77,7 milliards d'euros. Celui de la Justice à 12,8 milliards et celui de l'Intérieur à 29,5 milliards.

M. Mélenchon a d'ailleurs corrigé le tir le lendemain sur RMC et BFMTV, se contentant de citer la Justice et l'Intérieur, sans l'Education nationale.

MACRON A "INVENTE" LA TAXE CARBONE ?

En lien avec cette querelle sur les 80 milliards, le leader insoumis a aussi affirmé le 17 juin sur BFMTV que le gouvernement Macron avait "inventé" la taxe carbone en 2017, que cette contribution n’avait "rien à à voir" avec l’écologie et qu’elle visait simplement à rentrer dans les clous budgétaires européens.

Comme Marine Le Pen dans le débat de l’entre-deux-tours de la présidentielle, M. Mélenchon entretient une confusion.

En réalité, la "composante carbone" (CC), nom officiel de cette taxe, a été votée fin 2013 sous le mandat de François Hollande alors qu’Emmanuel Macron était secrétaire général adjoint de l’Elysée.

Initialement, la loi avait fixé le montant de cette "composante" --qui renchérit trois taxes énergétiques dont celle sur les carburants-- à 7 euros par tonne de C02 pour 2014 et avait prévu une montée en puissance jusqu’à 22 euros en 2016.

Cette trajectoire a été revue à la hausse à deux reprises, notamment dans le premier budget de l’ère Macron : pour 2018, la CC devait être portée à 44,60 euros/t de CO2 avant de connaître une hausse régulière jusqu’à 86,20 euros en 2022.

Le mouvement des "gilets jaunes", alimenté notamment par la flambée des prix des carburants, a arrêté le processus : pour tenter d’éteindre la contestation, l’exécutif avait renoncé fin 2018 aux hausses prévues et en est donc resté aux 44,60 euros.

Il est par ailleurs difficile d’affirmer comme M. Mélenchon que cette taxe carbone ne vise qu’à réduire le déficit public. A moment de sa mise sur pied fin 2013 comme actuellement, le gouvernement affirme que les recettes dégagées, estimées environ à 8 milliards d’euros, servent en partie à financer "la transition énergétique". Une partie de ces fonds a toutefois été alloué en 2016 au dispositif controversé du CICE mis en place par François Hollande.

LA NUPES POUR UNE SORTIE DE L'UE ?

C'est l'un points d'affrontement les plus nets entre les coalitions Nupes et Ensemble : la question européenne.

"Le projet porté par la Nupes, c’est le projet porté par Jean-Luc Mélenchon (...) au plan international c’est un projet de sortie de l’Europe", a affirmé la Première ministre Elisabeth Borne au JT de France 2 mercredi, dans une charge contre la coalition de gauche.

Avant elle, ses ministres Gabriel Attal et Agnès Pannier-Runacher ont tenu des propos similaires.

Mais c'est inexact. Une sortie de l'Union ne figure pas dans le programme de la Nupes, bien que les partis qui la composent aient une vraie divergence sur la question européenne. La France insoumise et le Parti communiste sont opposés au cours actuel de la construction européenne, quand le Parti socialiste et Europe Ecologie-Les Verts tiennent un discours nettement plus favorable à l’UE. Pour autant, dans les textes (1, 2) annonçant leur alliance pour les législatives, il est écrit noir sur blanc dans une déclaration commune que la France "ne peut avoir pour politique ni la sortie de l'Union, ni sa désagrégation, ni la fin de sa monnaie unique".

Leur programme commun prévoit en revanche des cas de désobéissance aux règles de l’Union européenne. Ce qui a fait dire à des ténors de la majorité, à l’instar de François Bayrou, que cette politique reviendrait de fait à sortir de l’Union européenne.

"C'est faux. Une sortie de l'UE ne peut se faire qu'à l'initiative de l'Etat et en suivant une procédure bien définie. On l'a vu avec le Brexit. C'est l'article 50 du traité sur l'Union européenne", a rétorqué auprès de l'AFP Vincent Couronne, docteur en droit public. En revanche, il existe bien des procédures en cas de manquements aux règles de l'UE : C'est une procédure normale", explique M. Couronne.

"La Commission européenne va saisir l'Etat-membre qui enfreint le droit de l'UE et le mettre en demeure de se conformer. Et s'il ne le fait pas, la Commission peut saisir la Cour de justice de l'Union européenne. Et si l'Etat, après décision de la Cour de Justice, ne se met toujours pas en conformité, la Commission peut saisir à nouveau la Cour de Justice, et la Cour peut prononcer des amendes. C'est ce qu'elle a fait à l'égard de la France en 2005 par rapport à sa politique de la pêche, par exemple", poursuit-il.

La Nupes a précisé, le 19 mai lors d'une conférence de presse, ses intentions. Il est notamment question de "cesser d'appliquer les normes incompatibles avec les engagements écologiques et sociaux" de son programme, mais aussi d'"utiliser les marges de manoeuvre existantes" dans l'UE actuelle, et de proposer la convocation d'une "Convention européenne pour la révision et la réécriture des traités européens".

Ce qui est vrai, c'est que Jean-Luc Mélenchon a déjà envisagé un scénario de sortie de l'UE. En 2016 notamment, il fustigeait une "Europe des désorganisations des services publics" et "de la marchandisation de tout", prononçant une phrase qui le suit depuis "si nous laissons les choses aller comme elles sont et comme elles vont, alors il n’y aura plus qu’une alternative : changer l’Europe ou la quitter".

Interrogé par une auditrice de France Bleu le 16 juin, le chef de file des Insoumis s'est attaché à présenter une position plus modérée :

"Sur l’Europe je n’ai jamais été un frexiteur, c’est-à-dire quelqu’un qui dit ‘on sort’. Même si à un moment donné je veux bien admettre que j’ai pu créer de la confusion en montant le ton. Et je n’ai pas l’intention de baisser le ton".

QUITTER L'OTAN ?

Mardi 14 juin, alors qu'il s'apprête à s'envoler vers la Roumanie et la Moldavie pour un déplacement consacré à la guerre en Ukraine, Emmanuel Macron prend le parti de dramatiser l'enjeu des législative en demandant une "majorité solide" et un "sursaut républicain" pour éviter "d'ajouter un désordre français au désordre mondial". Une déclaration raillée et dénoncée par ses adversaires politiques.

Invité quelques heures plus tard sur LCI, le président de l'Assemblée nationale Richard Ferrand prend sa défense, en agitant le spectre d'un gouvernement dirigé par M. Mélenchon : "Fin juin il y a à Madrid le sommet de l'Otan qui dira si la Finlande et la Suède sont accueillies au sein de l'Otan. Est-ce que ça veut dire que fin juin, il y aurait un chef de gouvernement qui viendrait dire : +non seulement nous n'en voulons pas mais par surcroît la France quitte l'Otan ? + Ceci alors qu'il y a une guerre en Europe ?", a pointé ce très proche d'Emmanuel Macron.

Mais si Jean-Luc Mélenchon a encore défendu très récemment l'idée de quitter l'Otan, cette proposition divise ouvertement la Nupes, qui a inscrit ce désaccord dans son programme, et le leader insoumis a acté "un changement complet de la donne sur la question".

La position des Insoumis sur l'Otan n'avait pas varié au lendemain de l'intervention militaire russe en Ukraine. "Le non-alignement est notre intérêt. Dans la situation mouvante de notre temps, nous ne devons être les obligés de personne", avait déclaré Jean-Luc Mélenchon depuis la tribune de l'Assemblée nationale le 1er mars 2022 .

Mais cette sortie n'est pas dans le programme commun de la Nupes, comme l'a encore expliqué ce dernier le 19 mai. Le chef de file des Insoumis a notamment invoqué "un changement complet de la donne" avec la volonté de la Suède et de la Finlande, pays traditionnellement neutres, de rejoindre l'alliance atlantique. "Je vois bien que le point de vue qui est le mien n'est pas partagé aujourd'hui", a-t-il fait valoir, reconnaissant qu"en toute hypothèse, aucune décision concernant la sortie de l'Otan ne serait ratifiée par" Emmanuel Macron, le président de la République étant constitutionnellement en charge de négocier et signer les traités internationaux.

Le texte programmatique de la Nupes entérine donc le désaccord entre ses membres qui devront trancher à l'Assemblée en cas de victoire. LFI et le PCF demeurent favorables au retrait du commandement intégré de l'Otan tandis que le PS "sera favorable au maintien de la France" dans l'alliance atlantique. Socialistes et Ecologistes soutiendront en outre "le renforcement de la coopération militaire au niveau de l'Union européenne".

LA FRANCE DEJA EN RECESSION ?

Etrillant le bilan de l’exécutif, Jean-Luc Mélenchon a affirmé à plusieurs reprises que la France serait aujourd'hui en "récession" économique. "Vous êtes pas au courant, hein ?", avait-il lancé lors d’un meeting le 8 juin à Caen, avant d’ironiser: "Il paraît que c'est moi qui allais provoquer ça mais c'est déjà fait!".

Le leader informel de la Nupes l’a redit le 16 juin sur France Bleu pour défendre son projet de "relancer la machine" en portant le Smic à 1.500 euros. "Vous savez que la France est déjà en récession", a-t-il alors glissé.

Techniquement, ce n’est toutefois pas tout à fait exact, même si l’économie française traverse, comme d'autres, un trou d’air.

Au cours du premier trimestre 2022, le produit intérieur brut (PIB) de la France s'est ainsi contracté de 0,2% sous l'effet notamment de l'impact de la guerre en Ukraine et de la flambée de l'inflation.

Ce mauvais chiffre marque un ralentissement par rapport au +0,4% relevé au quatrième trimestre 2021, mais il ne suffit pas à caractériser techniquement une récession, un terme très chargé symboliquement.

En réalité, il faut traditionnellement une contraction de l'activité pendant deux trimestres consécutifs pour qu’on parle de récession, comme le rappelle l'Insee.

Il faudrait donc une nouvelle contraction de l'activité entre avril et juin pour que l'affirmation de M. Mélenchon soit exacte. A ce stade, ce scénario n'est pas retenu par les principaux instituts de prévision qui tablent sur une progression très modérée du PIB au deuxième trimestre (+0,25%).

Le député LFI de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière a lui aussi noirci un peu le tableau économique héritée du premier quinquennat. "Après cinq ans d’Emmanuel Macron, on a quasiment 12 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté", a-t-il déclaré le 16 juin sur Cnews.

Si l’inflation actuelle risque de frapper de plein fouet les plus défavorisés, le chiffre de M. Corbière dépasse de loin les données officielles. Selon la dernière étude en date de l’Insee, il y avait en réalité 9,244 millions de personnes vivant en en 2019 sous le seuil de pauvreté, qui est défini par un revenu disponible de 1.102 euros par mois et par personne.

Ce chiffre reflète toutefois une augmentation du nombre de pauvres depuis 2017, année de l’élection d’Emmanuel Macron pendant laquelle l’Insee en recensait 8,889 millions. Il s’arrête par ailleurs à 2019 et rend ainsi pas compte de l’impact social de la crise du Covid en 2020 et 2021.

LE RN "PREMIER PARTI DE FRANCE" ?

Arrivé en troisième position des législatives, le Rassemblement national serait toutefois devenu, à la faveur de ce premier tour, "le premier parti de France", selon Marine Le Pen qui souligne que sa formation a obtenu plus de voix que ses deux principaux rivaux, LFI et LREM.

Avec 4,2 millions des suffrages, le RN est certes le parti ayant obtenu dimanche le plus de voix mais il n’avait, en quelque sorte, pas le même nombre de joueurs que ses rivaux, qui concouraient, eux, au sein de coalitions – la Nupes pour LFI, Ensemble! Pour LREM.

Le parti d’extrême droite, qui n’avait pas noué d’alliances, avait ainsi investi 567 candidats au premier tour, contre 393 pour LREM et 326 pour LFI, qui ont tous deux dû laisser des circonscriptions à leurs partenaires de coalition.

Etant donné ce décalage lié à des choix stratégiques, la hiérarchie établie par Marine Le Pen semble hasardeuse, ainsi que l'ont confirmé à l'AFP des politologues.

"Ca n'a pas beaucoup de sens de comparer un parti qui a présenté des candidats partout avec un parti qui a fait des alliances et qui est donc absent de certaines circonscriptions", convient Gérard Grunberg, directeur de recherche émérite au CNRS. "Ce n'est le premier parti que parce que les autres se sont alliés".

A l’issue du second tour, Marine Le Pen a également voulu rétablir une "vérité" : le RN serait le seul parti en progression aux législatives depuis 2017.

Malgré une abstention record et la concurrence de Reconquête!, le parti d'extrême droite a, effectivement, fait bien mieux qu'il y a cinq ans : il avait alors recueilli 2,990 millions de voix au premier tour et a donc engrangé dimanche 1,258 million de suffrages supplémentaires, signe d'un enracinement inédit.

Mais il n'est toutefois pas le seul à connaître pareille dynamique: la France insoumise a ainsi réuni dimanche soir quelque 862.000 voix de plus qu'il y a cinq ans alors qu'elle se présentait pourtant dans quelque 200 circonscriptions de moins.

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