"Autant en emporte le vent": ce qui pose problème et ce qu'on peut y faire

Louise Wessbecher
·7 min de lecture
Vivien Leigh (Scarlett O'Hara) et Hattie Mc Daniel (Mammy) dans "Autant en emporte le vent", sorti en 1939 aux États-Unis  (Photo: Collection Christophel)
Vivien Leigh (Scarlett O'Hara) et Hattie Mc Daniel (Mammy) dans "Autant en emporte le vent", sorti en 1939 aux États-Unis (Photo: Collection Christophel)

CINÉMA - Autant en emportent les stéréotypes. La plateforme HBO Max a secoué le monde du cinéma en annonçant ce mercredi 10 juin le retrait du film culte “Autant en emporte le vent”, sorti en 1939, de sa plateforme de streaming. Le long-métrage de Victor Fleming “est le produit de son époque et dépeint des préjugés racistes qui étaient communs dans la société américaine”, soutient HBO qui prévoit de remettre le film en ligne mais avec une contextualisation pour resituer l’œuvre dans son époque.

“Autant en emporte le vent” est considéré comme le quatrième meilleur film américain de l’histoire du cinéma d’après un classement de l’American Film Institute, tandis que des sondages le désignent régulièrement comme le “film préféré des Américains”. Pourtant, pour HBO Max, maintenir ce film dans son catalogue “sans explication et dénonciation de cette représentation aurait été irresponsable”. Car pour de nombreux universitaires et personnalités du cinéma américain, “Autant en emporte le vent” est considéré comme l’instrument le plus ambitieux et efficace du révisionnisme sudiste. Explications.

Esclavage et stéréotypes

“C’est un film qui glorifie le sud d’avant la guerre de Sécession. C’est un film qui, lorsqu’il n’ignore pas les horreurs de l’esclavage, s’interrompt uniquement pour perpétuer certains des stéréotypes les plus douloureux sur les gens de couleur”, décrit John Ridley, scénariste de “12 Years a slave” dans une lettre ouverte publiée dans le Los Angeles Times qui a déclenché la prise de conscience de HBO Max.

Adapté du roman éponyme de Margaret Mitchell paru en 1936, “Autant en emporte le vent” met en scène la vie de Scarlett O’Hara, fille d’une riche famille sudiste qui détient une plantation de coton alors qu’éclate la guerre de Sécession. Si le long-métrage raconte au premier plan une grande histoire d’amour, il romantise aussi complètement l’esclavage et défend une contre-vérité historique: l’idéologie de la “Lost Cause” (cause perdue) qui soutenait que les États du Sud s’étaient battus pour leur indépendance politique, menacée par le Nord, et non pour le maintien de l’esclavage.

″‘Autant en emporte le vent’ dépeint l’imagerie d’Épinal d’une société d’avant la guerre qui vivait en paix, où les esclaves noirs formaient comme une grande famille”, décrit pour Le HuffPost Régis Dubois, auteur et spécialiste du cinéma américain et en particulier du cinéma afro-américain. Outre la célébration du Sud, le film participe aussi à la construction de stéréotypes autour des personnages de Noirs dans la culture américaine, dont celui de “l’oncle Tom” ou de “la nounou” avec le rôle de Mammy.

Autant en emporte le vent représente les Noirs comme des benêts, des grands enfants"

“Certes, Hattie McDaniel est la première actrice noire à avoir remporté un Oscar pour ce rôle, mais quel rôle!”, souligne Régis Dubois. “Ce stéréotype de la nounou, une femme maternante, assez autoritaire, parcourt toute l’histoire du cinéma.” Si quelques années plus tôt, en 1915, “Birth of a Nation” avait installé la mythologie de la criminalité noire avec des rôles de “Noirs méchants”, “Autant en emporte le vent” les représente comme “des benêts, de grands enfants.”

Interrogé à la sortie de son film “Blackkklansman”, dans lequel il plaçait des extraits d’“Autant en emporte le vent”, le réalisateur afro-américain Spike Lee confiait au magazine Première: “Ce film est l’un des responsables de la persistance de la mentalité raciste en Amérique. Il a totalement romantisé le Sud et l’esclavage. Pire, il a fait perdurer deux idées nocives: l’une selon laquelle les Confédérés n’avaient pas vraiment perdu la guerre, l’autre qui dit que l’esclavage n’avait en fait rien à voir avec la Guerre de Sécession.”

“C’est tout le soft power du cinéma”, abonde l’auteur de Images du Noir dans le cinéma américain blanc, parmi d’autres ouvrages. “Un stéréotype répété continuellement devient une image réelle. Et ‘Autant en emporte le vent’ n’est pas le seul film qui s’inscrit dans cette tradition de l’imagerie et de la mythologie américaine qui a fait beaucoup de mal.” 80 ans plus tard, Donald Trump regrette lui qu’on n’ait pas plus de films du même acabit.

Si “Birth of a Nation” avait soulevé l’indignation dès sa sortie en 1915, où des manifestations avaient été organisées, “Autant en emporte le vent” est aussi “un film qui pose problème depuis longtemps”, rappelle Régis Dubois, mais pas forcément pour la majorité de l’opinion publique. Voir HBO Max souligner les “préjugés racistes” du film participe à une prise de conscience plus large.

Coïncidence des calendriers, le livre de la romancière américaine Margaret Mitchell paraît ce jeudi 11 juin en France pour la première fois dans une nouvelle traduction. Le traducteur “historique” de Margaret Mitchell pour Gallimard, Pierre-François Caillé (1907-1979) avait choisi de faire parler les Noirs de la plantation de façon caricaturale remplaçant notamment les sons “r” par une apostrophe.

“C’est-y la bonne de vot’enfant? Ma’âme Sca’lett, elle est t’op jeune pou’ s’occuper du fils de missié Cha’les!”, dit ainsi un personnage noir dans la version de 1939. Sous la plume de la traductrice Josette Chicheportiche, aux éditions Gallmeister, cela devient: “C’est la nurse de vot’enfant? Ma’âme Scarlett, l’est trop jeune pour s’occuper du seul bébé de m’sieur Charles!”

Expliquer mais pas censurer

Ce mercredi 10 juin, la décision de HBO Max n’a pas manqué de faire réagir. “Le délire idéologique a encore franchi un cap”, écrit l’essayiste Éric Naulleau dans la foulée de cette annonce. “La réécriture de l’histoire, un classique des totalitarismes”, estime l’éditorialiste du Figaro Magazine Judith Waintraub. “Les talibans de la culture ne faiblissent pas. Demain, quel autre film sera censuré, quelle statue massacrée au burin, quel tableau retiré d″un musée?”, s’emporte même le journaliste Clément Weill-Reynal quand la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) parle de “censure”.

Retiré de la plateforme en plein mouvement de protestation contre le racisme et les violences policières visant les Noirs aux États-Unis, “Autant en emporte le vent” devrait pourtant y être réintégré. HBO Max a indiqué qu’elle prévoit de remettre le film en ligne, mais avec une contextualisation pour resituer l’œuvre dans son époque.

Il faut regarder notre histoire en face et accompagner ces témoignages, cela fait partie de notre devoir de mémoire

“Je ne crois pas à la censure”, écrivait d’ailleurs le scénariste John Ridley dans sa lettre ouverte. Il y demandait par contre que le film soit présenté aux côtés “d’autres films qui donnent une vision plus complète et globale de ce que l’esclavage et les Confédérés étaient. Ou peut-être qu’il soit couplé avec des conversations autour de témoignages et de pourquoi c’est important d’avoir plusieurs voix pour raconter des histoires de différentes perspectives, plutôt que de simplement renforcer les points de vue de la culture dominante.”

Pour Régis Dubois, faire disparaître totalement ce film ne serait pas une bonne idée. La solution n’est pas de “détruire les traces de cette histoire là”, mais “d’y apporter des explications ou un avertissement”: “Il faut regarder notre histoire en face et accompagner ces témoignages de l’histoire, cela fait partie de notre devoir de mémoire”, indique le spécialiste de l’histoire du cinéma afro-américain qui fait un parallèle avec les statues de colonialistes déboulonnées à Bristol ou Anvers par des manifestants.

“Qui a le droit de choisir ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on lit? Les traces nous permettent de raconter d’où on vient”, soutenait lui aussi l’historien Pascal Blanchard sur le plateau de Quotidien. Puisque “les traces nous permettent de raconter quelque chose”, le spécialiste de l’histoire de la colonisation, de l’immigration et du racisme proposait de placer “de très grandes pancartes pour expliquer qui était ce négrier sur une statue”. “Si vous enlevez l’image Banania, vous ne pouvez pas comprendre ce que Banania prônait dans notre société. C’est ça faire de l’histoire”, concluait-il.

Pour le moment, HBO Max n’a pas communiqué sur la forme de l’effort de contextualisation qui accompagnerait “Autant en emporte le vent” à son retour sur la plateforme.

À voir également sur Le HuffPost: Durant les hommages à George Floyd, les statues sont la cible du mouvement antiracisme

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