«Il y aura un partage des revenus entre les creuseurs, EGC et l'État congolais»

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Le patron de l'entreprise publique minière congolaise, la Gécamines, a lancé mercredi 31 mars une nouvelle filiale baptisée Entreprise générale du cobalt. ECG vise à asseoir le monopole de l'État sur l'achat, le traitement, la transformation, la vente et l'exportation du cobalt artisanal qui représente 20% du cobalt total exploité dans le pays. La RDC est leader dans le secteur avec 67% de la production mondiale en 2020. Pourquoi vouloir aujourd'hui structurer la filière, les creuseurs profiteront-ils réellement de la nouvelle manne promise ? Entretien avec Albert Yuma qui est aussi le président du Conseil d'administration d'EGC.

RFI : Vous affichez la volonté de vous « réapprorier un pan entier de l'économie congolaise ». À combien se chiffre le manque à gagner lié à l'exploitation artisanale du cobalt ?

Albert Yuma : C'est autour du milliard de dollars. Le volume de l'artisanal est estimé entre 18 000 et 20 000 tonnes de cobalt par an, mais cela peut aller jusqu'à 30 000 tonnes par an.

Est-ce que ces mines artisanales auxquelles vous vous interessez sont identifiées ? Combien sont-elles ?

Identifiées exactement, je ne peux pas vous dire, mais elles se trouvent toutes entre le Haut-Katanga et le Lualaba. Ce qui compte, c'est que la plupart des concessions qui accueillent ces exploitations illégales appartiennent à la Gécamines.

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L'exploitation ne se fait-elle pas plutôt sur des concessions octroyées à des compagnies étrangères ?

C'est toute l'ambiguïté. Ces compagnies minières industrielles sont toutes partenaires dans des joint ventures avec la Gécamines. Ces soi-disant exploitations qui appartiennent à des partenaires sont donc finalement des sites concédés par la Gécamines. C'est donc la Gécamines qui est perdante.

Combien de temps va prendre cette transition vers le monopole d'État que vous visez ? Certaines mines sont-elles déjà entrées dans votre giron ?

Légalement de par le décret, la transition doit prendre six mois. Dès le moment où EGC va commencer à acheter le minerai artisanal, toutes les personnes qui autorisent les creuseurs artisanaux à travailler sur leurs sites auront six mois pour arrêter cette activité et tous les creuseurs, même s'ils prennent encore du minerai sur des concessions qui appartiennent à des partenaires, seront obligés de vendre leur production à EGC. Mais ce n'est pas EGC qui assurera le contrôle. Ce n'est pas son rôle, l'État a créé Arecoms, l'autorité de régulation des minerais stratégiques. Ce sont eux qui vont veiller que le monopole concédé à EGC soit respecté par tous.

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Est-ce que c'est raisonnable de penser qu'en six mois tout le secteur artisanal du cobalt reviendra à EGC ?

C'est une question de volonté politique. Ce n'est peut-être pas réaliste, mais c'est une question de volonté politique. Ce que l'État perd, ce que les creuseurs perdent vaut la peine que l'on soit strict pour appliquer cette mesure.

Concrètement les creuseurs vont-ils profiter de cette réforme ?

Toute cette réforme est orientée vers leur intérêt. En 2019, le président Tshisekedi était au Katanga et c'est là qu'il a pris la décision de contrôler le secteur du cobalt artisanal. Les premières victimes sont les mineurs artisanaux : des conditions de travail inhumaines, des prix fixés par les négociants de différentes nationalités avec des méthodes de calcul de prix que je ne mentionnerai pas. Assurément, ils vont gagner plus d'argent et vont travailler dans de meilleures conditions. EGC s'engage avec ses partenaires à préparer les sites, à veiller à leur donner des équipements de protection, et à assurer au moment de l'achat, la transparence dans le calcul des teneurs, des valeurs, le tout aligné sur le prix mondial.

Que répondez-vous aux représentants de la société civile qui craignent que ces nouvelles ressources servent surtout à combler les dettes de la Gécamines ?

(Rires) Il y a un modèle économique que l'on va présenter. Il y aura un partage des revenus entre les creuseurs, EGC et l'État congolais. C'est l'État qui va gagner le plus. Ce qui lui permettra d'investir d'autant mieux dans son action sociale. EGC sera celle qui aura le moins de revenus de cette activité.

Est-ce qu'avec EGC l'État a la volonté de contrôler les prix du cobalt à l'international, plus qu'aujourd'hui et de jouer un rôle d'Opep du cobalt à vous tout seul ?

Oui, c'est ça la logique économique. L'Opep c'est plusieurs pays producteurs dont le premier contrôle moins de 20% de la production et ils arrivent à réguler le prix. Nous, en RDC, nous contrôlons 80% de la production mondiale. Pourquoi n'aurait-on pas le droit de contrôler les prix ?

Est-ce que la création de cette filiale, c'est une façon de dire : on a fait des erreurs en laissant la filière industrielle du cobalt – qui assure 80% de la production – aux mains de compagnies étrangères, car c'est bien l'État, c'est la Gécamines qui a signé les contrats ?

(Rires) La vérité, oui, c'était une erreur, je l'ai toujours dit. Ce qui s'est fait dans les années 2 000 – donner nos richesses minières aux compagnies étrangères pour rien – a été une erreur grossière qu'il faut corriger, que ce soit pour le cobalt et pour le reste. Il faut changer cela.

L'EGC représente, dites-vous, une « révolution pour le Congo ». « Si nous réussissons » quels sont vos craintes et les obstacles auxquels vous allez être confrontés ?

C'est le système mafieux en place et contre lequel on se lève aujourd'hui. Quand c'est mafieux, c'est souvent opaque.

Certains dénoncent l'emprise d'acheteurs chinois dans cette chaîne d'approvisionnement du minerai artisanal.

C'est trop facile de dire ça, les industriels qui sont là sont-ils plus vertueux ?

Trafigura est votre partenaire financier et commercial, avec quelle contrepartie ?

Trafigura est un partenaire financier et commercial, mais pour des clients choisis par EGC. Trafigura sera rémunéré selon des conditions que nous allons publier. Mais il faut que tous les opérateurs miniers et les grands industriels qui se déclinent en filiale, maison-mère publient aussi les contrats commerciaux de toutes les transactions en RDC. C'est l'objectif d'EGC, la transparence partout y compris dans les contrats commerciaux.