"Aujourd'hui ou pas du tout": pourquoi la date de l'éruption du volcan en Islande ne peut pas être prédite

Le volcan Fagradalsfjall menace d'entrer en éruption. Ce samedi 11 novembre, selon l’Institut météorologique islandais, pas moins de 900 tremblements de terre ont été détectés en 24 heures dans la région de la péninsule de Reykjanes, au sud-ouest de l'île.

"On craignait une éruption samedi. Depuis, elle est toujours possible", explique à BFMTV.com le volcanologue Jacques-Marie Bardintzeff, professeur à l'université de Paris-Saclay.

"Ça pourrait arriver aujourd'hui, dans quelques jours ou mois, ou pas du tout", ajoute-t-il.

Une surveillance "techniquement et logistiquement" complexe

L'éruption semblait imminente. Pourtant, impossible de prévoir avec exactitude la date précise. Contrairement à la prévision des phénomènes météorologiques, la volcanologie "accuse un retard de quelques décennies", explique sur le site de la Commission européenne Stephan Kolzenburg, volcanologue à l’université de Buffalo.

On étudie depuis plus longtemps le ciel. Les tempêtes ou ouragans sont plus fréquents qu'une éruption volcanique d'ampleur. De plus, "la surveillance des volcans est techniquement et logistiquement compliquée", ajoute Stephan Kolzenburg.

Le plus grand défi réside dans le fait qu'il est "infiniment plus difficile de 'voir' dans la Terre que d'obtenir des images des phénomènes météorologiques". En outre, la survenue d'une éruption dépend d'un grand nombre de paramètres.

Les séismes, signes avant-coureurs d'une éruption

Pour estimer avec le plus de précision possible, les volcanologues observent différents signes avant-coureurs. À mesure que le magma s'accumule dans la chambre magmatique et que la pression augmente, des petits tremblements de terre se produisent. C'est ce qu'il s'est passé ces derniers jours autour du volcan Fagradalsfjall.

Toutefois, malgré ce signal d'une instabilité, il reste difficile de détecter à coup sûr une éruption. "C'est une zone qui est assez complexe car elle est soumise à la fois à l'activité tectonique - c'est-à-dire des séismes - et en même temps à une activité volcanique", explique Sylvain Chermette, gérant de l'agence de "80 jours voyages", guide touristique spécialisé en volcans.

"C'est difficile pour les volcanologues islandais de vraiment analyser parce qu'il y a des interactions entre des activités sismiques et de l'activité volcanique", complète-t-il.

Un pic d'activité sismique, suivi d’une brève période de calme, est typique en amont d'une éruption. En revanche, bien qu'il puisse s'agir de signes avant-coureurs, il se peut également très bien que, finalement, ils ne conduisent pas à une éruption.

Observer les failles créées

Lorsque du magma se forme sous terre, il se dirige vers les zones plus froides et de plus basse pression, c'est-à-dire vers la surface, dans un mouvement de convection. La pression grimpe et une forte pression est exercée sur la zone en surface, générant ainsi des failles.

En Islande, une importante fissure, appelée un dyke, mesurant près de 15km de long, s'est formée. Il s'agit d'une "fracture verticale pleine de lave, dont le point le plus haut pourrait être à 1km de la surface", explique Jacques-Marie Bardintzeff.

Le magma s'infiltre dans les fissures, qui s’écartent. Pour surveiller un volcan, les spécialistes étudient l'espacement de la faille ainsi que son extension en profondeur - grâce à un laser ou pas satellite GPS -, ce qui peut leur permettre d'avoir une idée de si le magma est proche et en quelle quantité.

Ces données fournissent des informations sur l'activité d'un volcan, mais ne permettent toujours pas d'estimer précisément la survenue d'une éruption.

Changement de composition des gaz

Quand le magma remonte des profondeurs de la Terre et s'approche de sa surface, des gaz, jusqu'alors dissous dans le liquide, se libèrent dans les airs, sous forme de bulles.

La variation de la quantité de gaz émise par le volcan représente ainsi un signe avant-coureur d'une éruption. En temps normal, il dégage des fumées principalement composées de vapeur d’eau. Un changement de leur composition signale un risque d'éruption très surveillé par les volcanologues.

L'augmentation progressive de magma et de gaz va faire doucement augmenter la pression dans le réservoir, jusqu'au potentiel point de rupture.

Chaque volcan est différent

Le point de déséquilibre dépend des propriétés chimiques et physiques des magmas, mais également de la structure et de la composition des roches autour d'eux. Ce sont ces paramètres, très difficile à déterminer, qui vont définir où, quand et comment l'éruption va avoir lieu.

Ainsi, les propriétés intrinsèques du milieu, qui font que chaque volcan et donc chaque éruption sont uniques, sont très documentées en Islande, notamment car il y a des habitations à proximité et car cette activité volcanique attire de nombreux touristes.

Les scientifiques se basent également sur l'historique du volcan, le meilleur indicateur de son activité dans l’avenir étant souvent la façon dont il s’est comporté dans le passé.

Le "temps géologique" face au "temps humain"

En Islande, les experts sont particulièrement en alerte ces dernières années. "Depuis trois ans, ça bouge beaucoup. On est dans un cycle éruptif", indique le volcanologue Jacques-Marie Bardintzeff.

Toutefois, expliquer aux habitants locaux qu'une éruption va très certainement se produire dans les décennies à venir n'est pas très indicatif. Selon Sylvain Chermette, une éruption du volcan Fagradalsfjall paraît inévitable "sur une échelle de temps géologique".

"La difficulté pour les volcanologues, c'est de traduire des phénomènes géologiques dans une échelle de temps humaine, c'est-à-dire que quelque chose qui est imminent sur le plan géologique ne veut pas dire que ça sera dans quelques heures ou demain", détaille-t-il. Parfois, une agitation volcanique n'aboutit pas du tout à une éruption.

Impossible de prévoir la quantité et la direction de la lave

Au-delà de la prévision du moment exact de l'éruption d'un volcan, il est également très difficile de prédire les conséquences de cette dernière. Dans la région de la péninsule de Reykjanes, l'état d'urgence a été déclaré et une ville de 4.000 habitants a été évacuée par précaution.

"La lave peut aller dans la ville Grindavik et détruire des maisons et des bâtiments publics ou aller plus au nord (où c'est quasi-inhabité, NDLR) ou aller au sud, dans la mer", explique Jacques-Marie Bardintzeff.

Selon lui, la situation reste complètement incertaine: la petite ville de Grindavik pourrait tout aussi bien être rayée de la carte, comme l'éruption pourrait ne jamais avoir lieu.

Article original publié sur BFMTV.com