Comment Audrey Tautou s'est éloignée du cinéma après son succès fulgurant des années 2000

Jérôme Lachasse
·11 min de lecture
Audrey Tautou au festival de Cannes en 2013 - Valery Hache - AFP
Audrey Tautou au festival de Cannes en 2013 - Valery Hache - AFP

Après vingt-trois ans de carrière et 33 films, et aucun projet depuis maintenant quatre ans, Audrey Tautou semble avoir définitivement déserté les plateaux de cinéma. Toujours présentée comme "l’anti-star par excellence", cette comédienne "discrète, timide, modeste", avare en interview et indissociable du rôle d'Amélie Poulain, dont on fête ces jours-ci les vingt ans, a disparu de nos écrans aussi brutalement qu'elle y a déboulé, en février 1998, dans Vénus Beauté (Institut).

Ces dernières années, ses rôles s'étaient réduits à une peau de chagrin. Star d'une dizaine de films populaires jusqu'au début des années 2010, la comédienne deux fois césarisée entame à partir de 2013 un tournant décisif dans sa carrière, en choisissant des rôles de plus en plus discrets, le plus souvent chez des réalisateurs dont elle est proche (Microbe et Gasoil de Gondry, Santa et Cie de Chabat, En liberté! de Pierre Salvadori).

Partir sans dire adieu

Tout se passe comme si celle qui avait annoncé en août 2011 vouloir "arrêter de jouer la comédie très bientôt" avait choisi de quitter le 7e Art progressivement, pour éviter de manquer à ce public qui a fait d'elle la plus grande star française des années 2000. Il n'a pas eu le temps de lui faire ses adieux. "C'est triste, mais élégant", commente Pierre Salvadori, qui l'a dirigée à trois reprises, dans Hors de prix (2006), De vrais mensonges (2010) et En liberté! (2018).

"Ça avait l’air facile pour elle, parce qu’elle est douée, mais le cinéma lui demandait beaucoup d’investissement. L’accès au jeu, à la vérité d’une scène arrivait pour elle d'une manière de plus en plus belle, et de plus en plus douloureuse. À chaque fois, elle était plus fébrile, un peu plus inquiète", poursuit le réalisateur, qui est le dernier à l'avoir fait tourner (sorti en 2020, The Jesus Rolls de John Turturro a été réalisé en 2016). https://www.youtube.com/embed/RE77MRJY0iA?rel=0

"Je trouve remarquable le travail qu’elle a fait sur En liberté!. C'est très émouvant", dit encore Pierre Salvadori. "Elle m’avait dit qu’elle n’aurait pas tourné le film s'il se finissait mal pour son personnage. Elle était un peu fragile à l’époque et elle avait envie que ses personnages s’en sortent. Elle a en elle une mélancolie, et l’envie d’être heureuse. C'est un métier qu’elle a aimé, mais qui la faisait souffrir. La fois où elle est partie sans rien dire, c’était la bonne. Elle a souvent dit qu'elle voulait arrêter."

Cette inquiétude teintée de mélancolie est apparue après le succès d'Amélie Poulain, note Jean-Pierre Jeunet: "Un Long dimanche de fiançailles (2004), c’était compliqué, parce qu’elle sortait de cette gloire qu’elle ne souhaitait pas. Elle était plus renfermée. Elle s’enfermait dans le rôle. Elle était un peu dans son personnage, plus introvertie." Rien à voir avec la naïveté du tournage d'Amélie:

"Elle avait un côté enfant. Je me souviens d’une fois où elle m’a dit, 'oh, j’ai trop fait', pour dire qu’elle avait un peu surjoué. C’était adorable. Elle était absolument craquante. Je la revois en train d’aider les machinistes, à mettre les cales sous le travelling. Elle rit très facilement. Je la revois avec son rire de dindon, extraordinaire, qui m’éclate complètement. Elle était assez insouciante à ce moment-là, assez joyeuse."

"Elle est devenue Amélie en deux secondes"

Les réalisateurs la présentent comme "l'actrice parfaite", à l'aise dans tous les genres. Incarnation de la solidarité dans Amélie Poulain, elle transmet l'espoir dans Un long dimanche de fiançailles et peut se montrer d'une noirceur absolue dans Thérèse Desqueyroux. Gabriel Aghion (Le Libertin) loue sa "justesse", son "inventivité" et sa "modernité", tandis que Pierre Salvadori salue "son ironie, sa drôlerie et sa sincérité". Jean-Pierre Jeunet, qui en a fait sa muse le temps de deux films et une publicité Chanel, voit en elle un "elfe".

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"La caméra aime Audrey Tautou", comme on dit dans le milieu. Elle partage avec les plus grandes stars une cinégénie impossible à expliquer avec des mots et que tout le monde - même au cinéma - ne possède pas. "Elle avait un petit rôle dans Vénus Beauté (Institut), mais on s’est vite rendus compte - à la fois moi, la caméra et les gens sur le plateau, y compris les autres comédiennes - que dès qu’elle apparaissait à l’image, il se passait quelque chose", se souvient Gérard de Battista, directeur de la photographie du film de Tonie Marshall.

Sur ce tournage, son premier, c'est pourtant elle qui est "toute intimidée" de se retrouver face à des stars comme Nathalie Baye ou Robert Hossein. "Elle avait le trac avant la scène qu’elle devait faire avec Robert Hossein, puis on a vu que c’était Robert Hossein qui avait plus le tract qu’elle!", s'amuse Gérard de Battista. La comédie dramatique, qui rencontre un grand succès en 1998, lui vaut le César du meilleur espoir féminin. Entre-temps, Jean-Pierre Jeunet l'a repérée sur l'affiche de Vénus Beauté (Institut) et lui fait passer les essais d'Amélie Poulain, où elle crée le personnage en quelques instants:

"Elle n’avait aucune cinéphilie. Elle ne connaissait aucun de mes films. Elle a regardé Délicatessen et La Cité des enfants perdus et en en deux coups de cuiller à pot, elle a compris ce que je voulais d’elle", se remémore Jean-Pierre Jeunet. "Quand on a fait les essais, c’était marrant de voir qu’elle était devenue le personnage en deux secondes. J’ai été estomaqué. Je lui ai demandé, 'tu tombes de quelle planète?' C’était une révélation immédiate."

Elle répond du tac au tac à Chirac

Ce qui fascine, dans le jeu d'Audrey Tautou, est sa précision - ou, pour employer un terme de cinéma, sa "technique": "Savoir se fondre dans l’univers de l’auteur, rendre son texte avec précision, au bon moment, en oubliant ce qu’il y a autour, c’est ça la technique", développe Pierre Salvadori. "Je me souviens que si la machinerie n’arrivait pas à suivre, elle s’adaptait, elle changeait de rythme pour que la caméra puisse la suivre", raconte Jean Pierre Jeunet.

"Audrey est plus au service du film que du rôle", précise encore Pierre Salvadori. "Elle comprend toujours dans quel film elle est, et comment le servir au mieux. Audrey peut vous livrer les secrets d’un personnage en quelques instants. C’est très précieux. C’est une des meilleures actrices avec qui j’ai tourné. Je ne sais pas si les gens mesurent l'étendue de ce qu’elle peut faire. Elle a parfois une image qui ne correspond pas du tout à ce qu’elle peut être."https://www.youtube.com/embed/b7T1IOWfnRE?rel=0

Ce qui frappe également les réalisateurs, c'est son "caractère puissant". Jean-Pierre Jeunet rit encore en se rappelant une fête à l’Elysée après le succès d'Amélie: "Chirac la voit et lui dit: 'Ah, mais je croyais que vous ne deviez pas venir.' Elle lui répond du tac au tac: 'Faut vérifier vos sources!' Elle a un sacré caractère, il ne faut pas l’emmerder!" Dix ans plus tard, sur le tournage de Thérèse Desqueyroux, cet esprit frondeur l'accompagne toujours: "Elle venait me voir après le maquillage et me demandait si on voyait assez ses cernes! C'est la première fois qu’une comédienne me disait ça!", raconte Gérard de Battista.

Fonctionnant à l'instinct, elle savait exactement ce qu'il lui fallait pour trouver la vérité de son personnage. "Deux-trois fois, on n’était pas tout à fait d’accord sur l’interprétation du personnage, et je me rendais compte au montage que c’était elle qui avait raison. Elle était tellement dans le personnage qu’elle avait raison. Elle avait toujours raison", reconnaît Jeunet.

Le plus souvent, elle n'avait besoin que d'une poignée de prises sur le tournage. "Ça pouvait même être embarrassant", acquiesce Pierre Salvadori. "Si vous faites peu de prises avec Audrey et beaucoup avec son contrechamp, son ou sa partenaire peut commencer à sentir qu’il y a un problème. Il m’est arrivé de faire plus de prises avec Audrey (qui ne comprenait pas pourquoi!) pour ne pas mettre dans l'embarras son ou sa partenaire. Je me disais que ça allait être très stimulant et très gratifiant de travailler avec elle et je n’ai pas été déçu!"

"Audrey a été inventée pour mon cinéma"

Comme Jeunet, Salvadori a trouvé en elle l'interprète idéale pour réaliser ses rêves de comédie sophistiquée à la Blake Edwards: "J'ai l’impression qu’Audrey a été inventée pour mon cinéma. J’ai l’impression que plus personne ne pourra jouer les personnages féminins que j’écris comme Audrey." Elle sait insuffler à ses personnages ce léger décalage entre sincérité et ironie, nécessaire à la comédie.

La carrière d'Audrey Tautou repose sur un paradoxe, celui d'une actrice faite pour un métier qui lui a apporté douleur et gloire, analyse enfin le cinéaste: "C’était assez saisissant le contraste entre Audrey et Gad [Elmaleh] sur Hors de prix. Gad est très tourné vers les gens, il acceptait toutes les demandes d’autographes. Audrey, elle, se cachait. Quand on était au spectacle avec elle, elle cachait son visage. Dans la rue, elle marchait tout le temps la tête basse, avec des capuches, des lunettes."

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Malgré l'expérience qu'elle acquiert au fil des tournages, le trac ne la quitte pas, même au sommet de sa gloire. Pierre Salvadori, qui la dirige pour la première fois en 2006 sur Hors de prix, alors qu'elle vient de tourner Da Vinci Code, raconte: "On devait faire un travelling avant. En préparant le plan, je me rends compte qu’elle tremble. ça m’a vachement ému de voir qu’une actrice aussi demandée pouvait avoir sa clope qui tremblait!"

En 2013, celle qui confie à longueur d’interviews son refus des "règles instaurées" et de "faire les choses en fonction des autres" révèle à Psychologies être "plus libre", "plus en accord" avec elle-même: "Je sens qu’aujourd’hui j’ai la possibilité et l’envie de ne plus me cacher. Je peux davantage assumer qui je suis." Audrey Tautou a très mal vécu le succès "si soudain, si violent" d'Amélie Poulain. "Incapable" de s’en réjouir, elle a culpabilisé pendant presque une décennie d'avoir obtenu si jeune, à 24 ans à peine, une telle chance:

"Pendant un bon moment, je n’arrivais pas à assumer", avait-elle expliqué à Paris Match en 2010. "Je ne voulais pas de ce pouvoir. Je préférerais avoir la liberté, celle notamment de choisir d'arrêter de jouer dans les grands films exposés. Je ne surfe pas sur les grosses vagues. Quand je les vois arriver, je prends ma planche et je retourne directement sur la plage."

"C’est quelque chose qui a toujours été ancré en elle. La notoriété l’a toujours gonflée", assure Jean-Pierre Jeunet. "Avant de tourner Amélie, elle disait déjà qu’elle ne voulait pas devenir une star. Après Amélie, elle me disait qu’elle voulait changer de métier. Elle avait toujours envie de prendre le métro avec son sac à dos. Elle était agacée par les gens qui venaient la photographier sous son nez sans lui demander l’autorisation."

"Elle se repose un peu"

La photographie, justement, est sa deuxième passion, qui lui permet d'apporter un point final à son aventure cinématographique. En 2017, année où elle tourne son ultime film, Audrey Tautou expose pour la première fois son travail de photographe dans le cadre des Rencontres d’Arles. Elle y présente des photos des... centaines de journalistes qu’elle a vu défiler lors de la promotion de ses films, comme pour exorciser "cet espèce de tourbillon" dans lequel elle a vécu.

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"Je passais tellement de temps avec toutes ces personnes que je ne reverrai à priori jamais que j’avais besoin de garder une trace", confiait-elle alors sur RTL. Avec cette exposition, elle semble faire ses adieux à cette période de sa vie: "J’ai beaucoup été au service des autres et aujourd’hui j’ai envie d’être plus à mon service. J’ai envie de me consacrer à mes projets personnels."

Elle a tenu sa promesse. "Des réalisateurs importants m’ont contacté pour lui proposer des gros rôles", révèle Pierre Salvadori. "Elle a tout refusé, et ce n’était pas une question de rôles: elle ne voulait plus faire ce métier."

Reviendra-t-elle un jour sur un plateau? Ou disparaîtra-t-elle définitivement comme Greta Garbo et Maggie Cheung, pour vivre paisiblement? "Je ne sais pas si elle refera des films, mais, là, elle se repose un peu", glisse Salvadori. "Je pense qu’elle reviendra", espère de son côté Jeunet. "Ce serait du gâchis, sinon, d’avoir un tel talent et de ne pas en disposer. En même temps, si elle est heureuse comme ça, on ne peut que respecter."

Article original publié sur BFMTV.com