Au Yémen, Ryad et Abou Dhabi piégés par leurs alliés sur le terrain

par Stephen Kalin et Noah Browning
Un soldat yéménite près de la capitale Sanaa. L'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, qui bombardent le Yémen depuis trois ans pour aider le gouvernement à vaincre ses ennemis houthis soutenus par l'Iran, se retrouvent aujourd'hui piégés. /Photo prise le 27 janvier 2018/REUTERS/Faisal Al Nasser

par Stephen Kalin et Noah Browning

NEHM, Yémen/DUBAI (Reuters) - L'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, qui bombardent le Yémen depuis trois ans pour aider le gouvernement à vaincre ses ennemis houthis soutenus par l'Iran, se retrouvent aujourd'hui piégés.

Leurs alliés sur le terrain viennent en effet de se retourner les uns contre les autres.

Pour Ryad et sa coalition de pays majoritairement sunnites, une victoire au Yémen contre les Houthis chiites qui se sont emparés de la capitale, Sanaa, est vitale. Il s'agit de contrer l'influence grandissante de Téhéran dans la région. C'est la priorité du prince héritier saoudien Mohamed ben Salman (MBS).

Or, cette mission a du plomb dans l'aile depuis le week-end dernier, quand des combattants soutenus par les Emirats, qui luttaient jusqu'ici pour la coalition menée par Ryad et pour rétablir le gouvernement du président Abd-Rabbou Mansour Hadi, se sont retournés contre les forces gouvernementales yéménites.

Ces nouveaux séparatistes, qui disent vouloir rétablir le Yémen du Sud, Etat communiste ayant existé pendant la Guerre froide jusqu'en 1990, ont pris le contrôle d'Aden, dans le Sud.

La grande ville portuaire servait jusqu'à présent de capitale au gouvernement yéménite, depuis la prise de Sanaa en septembre 2014.


NOUVELLE RÉALITÉ

En conséquence, certaines forces pro-gouvernementales se sont retirées des champs de bataille, où elles affrontaient les Houthis, et sont rentrées à Aden pour aider à combattre les séparatistes.

L'élément déclencheur de cette sécession semble avoir été la décision du président Hadi, qui vit en exil en Arabie saoudite, de refuser de limoger le Premier ministre, Ahmed ben Dagher, que les séparatistes considèrent comme corrompu.

"Il est évident que Hadi et l'Arabie saoudite essaient de réduire l'influence des Emirats sur le Sud", explique un dirigeant séparatiste du Sud.

Les EAU ont eu beau dire qu'ils continuaient à soutenir le gouvernement yéménite officiel et vouloir la défaite des Houthis, une nouvelle réalité prévaut désormais sur le terrain.

Ahmed ben Dagher s'est claquemuré dans un palais fortifié d'Aden. Et bien que les soldats saoudiens et émiratis soient officiellement là pour le protéger, des séparatistes du Sud bien armés sont postés près des entrées.

Au palais, dans l'entourage du gouvernement, on accuse les Emirats, de par leur soutien aux séparatistes du Sud, d'être "simplement un instrument de l'étranger comme les Houthis".

"Notre sort est entre les mains des EAU", indique-t-on au téléphone sous le sceau de l'anonymat.

Les autorités des Emirats arabes unis n'étaient pas joignables mais leur ministre des Affaires étrangères, Anouar Gargach, a décrit sur Twitter la position de son pays comme "claire et de principe dans son soutien à la coalition arabe menée par l'Arabie saoudite."

"Pas de quartier pour ceux qui veulent faire sécession", ajoute-t-il.


TENTACULES

De leur côté, les Houthis ne vont pas forcément profiter de la sécession au sein du camp sunnite : des dissensions sont apparues dans leurs rangs et ils ont perdu du terrain face aux forces gouvernementales.

Selon certains responsables yéménites, les Houthis procéderaient à des enrôlements de force et recruteraient des enfants soldats.

"A partir des interrogatoires que nous avons eus avec les prisonniers (houthis), nous avons constaté une chute de leur moral", déclare le général de l'armée yéménite Nasser Dhibani.

Mais il n'est pas sûr pour autant que la coalition menée par l'Arabie saoudite puisse déloger les Houthis de Sanaa. La principale ligne de front à l'est de la ville n'a bougé que de 80 km en deux ans et le terrain très accidenté n'est pas favorable aux soldats de l'armée gouvernementale.

De la ligne de front à Nehm, à 40 km à l'est de Sanaa, les lumières de la capitale sont bien visibles.

Mais les montagnes entre les deux sont truffées de mines et les tireurs embusqués sont partout. En une seule journée la semaine dernière, dix soldats yéménites ont été tués dans le secteur de Nehm, disent les autorités.

Le colonel Dhibani expliquait récemment que l'évacuation des blessés prenait "trop de temps" et que l'approvisionnement avait du mal à arriver.

La coalition a déjà eu des difficultés fin 2017. Elle s'était empressée de soutenir l'ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh quand il a semblé être sur le point de cesser son soutien aux Houthis, mais il a été tué par ces derniers.

Selon certains experts, la réaffirmation de l'alliance de principe entre l'Arabie saoudite et les Emirats ne suffira sans doute pas si leurs alliés sur le terrain continuent à s'écharper.

"Sans une solution politique qui ratisse large, le conflit au Yémen continuera à développer de nouvelles tentacules", estime Adam Baron, du European Council on Foreign Relations.


(Danielle Rouquié pour le service français, édité par Gilles Trequesser)

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