Au Sénégal, l’incendie d’un puits gazier met en lumière les problèmes de développement du village de Gadiaga

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Le samedi 19 décembre, un violent incendie s’est déclenché au niveau de l’un des puits du champ gazier situé dans le village de Gadiaga sur la commune de Notto Gouye, au nord de Dakar. Sur Facebook et Twitter, des vidéos montrent la flamme géante qui, le 24 décembre au moment de la publication de cet article, n’a pas encore été éteinte par les pompiers. Aucun dégât matériel n’est à déplorer. Mais l’incident met en lumière le manque d’infrastructures dans le village et la colère des populations qui estiment ne pas profiter des ressources de leur sous-sol.

"Il n’y a pas de risques d’explosion. C’est juste la flamme qui sort. C’est comme un chalumeau", a déclaré dimanche 20 décembre, Sophie Gladima, la ministre du Pétrole et des Énergies sur le plateau de la RTS, la chaîne publique sénégalaise, qui se voulait rassurante.

La veille, une forte explosion avait eu lieu dans la matinée au niveau de l’un des seize puits du champ gazier exploité par la société étatique Petrosen en jointure avec l’entreprise américaine Fortesa. L’incident a créé la psychose au sein des populations du village de Gadiaga situé dans la commune de Notto Gouye, au nord de Dakar.

"Nous avons eu la peur de notre vie"

Mame Samba Gadiaga est le porte-parole du Collectif pour le développement de Gadiaga. Il raconte :

Le samedi vers 9 heures, nous nous sommes réveillés avec la peur de notre vie. Le village est entouré de puits de gaz reliés entre eux par des pipelines. Et l’un de ces puits a pris feu. Jusqu’à l’heure où je vous parle, le feu n’est pas encore éteint. Les pompiers et même des éléments de la base de l’armée française sont venus sur place. Ils n’ont rien pu faire.

Nous avons eu très peur. L’explosion était très forte. Beaucoup de villageois ont dû fuir pour passer la nuit dans les villages environnants. Ils craignaient que le feu s’étende aux autres puits de gaz . La flamme du feu était si forte qu’elle a brûlé les manguiers et les champs qui étaient près du site. Quelques maisons qui sont proches du site ont aussi été évacuées.

Les flammes dégagent une fumée qui pollue et recouvre le village. On peut même le voir à cinq ou dix kilomètres. L’État nous avait laissé croire que l’exploitation des réserves de gaz n’était pas dangereuse pour nous. Mais aujourd’hui, les faits contredisent cela.

Les réserves de gaz dans la commune de Notto Goubé située dans la région de Thiès à 70 km de Dakar, sont exploitées depuis le début des années 2000. Au pic de son exploitation, environ 150 000 m3 de gaz sortaient quotidiennement du gisement pour répondre aux besoins énergétiques des turbines de la Sénélec, la société nationale d’électricité du Sénégal et de la Société commerciale du ciment (Sococim).

Depuis, la production a chuté. Actuellement selon Petrosen entre 30 000 et 35 000 m3 de gaz y sont produits et vendus cette fois uniquement à la Société commerciale du Ciment (Sococim). Mais les entreprises ont découvert “un autre niveau où il y avait du gaz. C’est lors de la transaction pour prendre le gaz qu’il y a eu cet incident”, expliquait dimanche la ministre du Pétrole.

Une quinzaine de jours pour venir à bout de l’incendie

En raison de la spécificité de l’incendie, il faudra attendre une quinzaine de jours pour éteindre le feu alimenté par un débit de gaz peu contrôlée. Le gouvernement sénégalais a sollicité l’expertise de Halliburton, une autre entreprise pétrolière américaine.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Bachir Dramé, directeur de communication de Petrosen, déclare que le feu est près d’être maîtrisé et que les populations ne sont pas réellement en danger :

Nous étions en train de forer le puits à un deuxième niveau. Et c’est en descendant le train de production qu’il y a eu une poussée subite de gaz qui a rencontré une étincelle. Ce qui a occasionné l’incendie. Pour l’instant, il a été déjà circonscrit au niveau du puits. L’intensité des flammes a considérablement diminué.

À l’heure où je vous parle nous avons les renforts d’Halliburton qui sont déjà sur place et nous sommes en train de faire le point et le planning d’intervention. Il est difficile de vous dire avec exactitude quand est-ce que le feu sera éteint complètement. Dans un délai maximum de quinze jours selon les spécialistes. Mais cela peut durer moins longtemps.

Toutefois, Magueye Ndiaye, le maire de la commune de Notto Gouye dont fait partie le village de Gadiaga, a préféré ne pas prendre de risques et décidé d’évacuer les maisons qui sont les plus proches du puits de gaz : "Ils sont tous partis chez des parents dans les villages voisins. Au début de l’exploitation de ces réserves de gaz, les gouvernants de l’époque avaient affirmé que ce n’était pas dangereux pour les populations. Ils ont laissé les habitations à côté. Mais moi je pense que c’est un peu dangereux quand même de les laisser ici."

"Le puits de gaz ne se trouve pas dans le village. Il est à l’orée du village, c’est différent. C’est loin des habitations. Les premières habitations sont à 600 mètres (200 mètres selon l'APS [l'agence de presse sénégalaise]). Il n’y a aucun risque d’explosion, aucun danger pour les populations", affirme pour sa part le directeur de communication de Petrosen.

Notre sous-sol est riche mais nous n’avons même pas de dispensaire

Si aucun dégât matériel n’a été déploré ni aucune perte en vie humaine – un ingénieur américain a été blessé légèrement – l’incident a permis de mettre en lumière les problèmes de développement de la localité. Un coup de projecteur aux revendications des populations dont Mamba Samba Gadiaga s’est fait le porte-voix. Il dénonce le non-respect par les sociétés Petrosen et Fortesa, de leur responsabilité sociétale.

Nous sommes en colère, parce que nous ne nous sentons pas respectés. Cela fait plusieurs mois que nous manifestons pour avoir plus d’infrastructures. Mais nous ne sommes pas entendus.

Notre sous-sol est riche. Mais nous n’avons même pas de dispensaire, de centre de santé. Pour nous soigner convenablement et être en bonne santé, nous devons aller jusqu’à Thiès à 25 kilomètres d’ici.

Il n’y a même pas d’eau potable dans le village. Il n’y a pas de forage. Pour trouver de l’eau, il faut forer jusqu’à 60 mètres. Cela demande la mobilisation de plusieurs millions de francs CFA. Nos mères et nos femmes sont donc obligées d’aller chercher de l’eau dans les villages environnants pour qu’on puisse boire.

Il n’y a même pas beaucoup de travail pour nous à l’intérieur du site de production à part quelques postes de gardiens. Pourtant, les terres sur lesquelles ont été forées les puits de gaz appartenaient à nos parents et nos grands-parents. Les ressources naturelles sont tirées de nos terres, mais nous ne bénéficions de rien du tout.

Des accusations que balaie du revers de la main Bachir Dramé, le directeur de la communication de Petrosen.

Tous ceux qui avaient des terres ont été indemnisés. Nous avons fait des réalisations au profit des populations sur les questions de l’emploi, de l’éducation, de la santé et sur le développement économique dans la commune.

Il y a un recrutement permanent en fonction des compétences. Il y 67 agents qui travaillent sur le site, dont 47 sont des ressortissants de la commune de Notto Gouye. Il y a des gardiens certes, mais il y aussi des techniciens puits par exemple, qui vivent à Gadiaga. Nous n’allons pas recruter des Bac littéraires ou des diplômés en droit sur un site gazier.

Nous avons construit des salles de classe, nous avons construit un bloc administratif et un bloc sanitaire. Il y a une infirmerie au sein du site de production auquel ont accès gratuitement les populations pour les soins primaires. Et les évacuations d’urgences sont faites par l’entreprise. Il y a un forage et nous avons également construit une mosquée.

Mais pour Manguede Ndiaye, maire de Notto Gouye, cela reste encore insuffisant dans une commune de près de 40 000 âmes. "Il n’y a pas que Gadiaga. Il y a aussi plusieurs autres villages qui sont concernés. Nous voulons plus d’infrastructures de base dans la commune."

"Nous trouvons que la responsabilité sociétale des entreprises est très minime par rapport à l’impact social des exploitations de gaz et de pétrole et même minières sur les populations", concède Sophie Gladima, la ministre du Pétrole et des Énergies, lors de son entretien sur le plateau de la RTS. "Les sociétés donnent beaucoup, mais malheureusement, les actions ne sont pas bien visibles sur le terrain. Nous pensons que vu les montants importants qui sont dégagés par ces sociétés, l’impact social doit être beaucoup plus visible".