Au Royaume-Uni, gamers et politiciens ont le "scalping" de consoles dans le viseur

Charlotte DURAND
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Des clients attendent devant une boutique de Londres pour acheter la dernière version d'un téléphone, le 3 novembre 2017

"Frustrés" et "en colère", les Britanniques amateurs de jeux vidéos dénoncent le "scalping" de consoles, une pratique aussi contestée que lucrative basée sur la pénurie organisée par des particuliers, qui revendent ensuite PS5 et Xbox au prix fort sur Internet, au point que des députés en demandent l'interdiction.

"Ca fait quatre mois que j'essaye de mettre la main sur une PS5, impossible d'en trouver une à un prix normal", se désole Tracey Ford, étudiante à Manchester (nord de l'Angleterre). Pourtant, la gameuse de 24 ans a tout essayé: se rendre en magasin, s'inscrire pour être prévenue en cas de nouveaux stocks... Rien n'y fait, et "c'est tellement frustrant", dit-elle à l'AFP.

Tout est la faute du scalping, cette technique venue de la spéculation boursière qui consiste à utiliser des "bots" (robots informatiques) pour acheter très rapidement d'énormes quantités d'un produit afin de les revendre plus tard à des prix astronomiques.

La pratique, légale au Royaume-Uni, touchait jusqu'ici surtout les places de concerts ou baskets en éditions limitées. Mais elle a pris une autre ampleur avec la sortie fin 2020 de deux consoles très attendues: la PlayStation 5 de Sony et la Xbox series de Microsoft.

Alors qu'une PS5 coûte normalement entre 360 et 450 livres (420-525 euros) selon le modèle, son prix médian de revente sur des sites comme eBay est de 650-750 livres (+66%/+80%). Et devant la pénurie en magasins, certains décident de payer le prix fort, alimentant la pratique.

- Profits juteux -

Selon le chercheur américain Michael Driscoll, de Georgia Tech, le scalping "touche en ce moment" les cartes graphiques RTX30 de Nvidia et Zen 3 d'AMD, mais aussi et surtout "la PS5 et la Xbox series".

Depuis leur sortie, il estime que 52.000 exemplaires des deux consoles ont été revendus au Royaume-Uni sur eBay et StockX pour un total de 42 millions de livres (49 millions d'euros), générant 10 millions de profit.

"Et c'est vraiment un minimum", souligne-t-il auprès de l'AFP, rappelant n'avoir analysé que "le marché gris" d'eBay et StockX, sans pouvoir s'attaquer au marché noir, "qui est sans doute bien plus large".

Le chercheur explique l'ampleur subite du scalping de consoles par une demande bien plus forte que d'habitude, les joueurs ayant "économisé de l'argent depuis qu'ils sont coincés chez eux" par la pandémie de Covid-19, et par une offre plus faible en raison d'une "pénurie mondiale de silicium", nécessaire pour fabriquer certains composants électroniques.

La situation "va finir par se stabiliser, car les gens vont acheter ce qu'ils veulent et (les prix) redescendront", estime M. Driscoll, "mais si les conditions du marché sont les mêmes quand sortira la PS6, ça va se reproduire".

- Fin de partie -

Quelle est la solution ? Beaucoup de joueurs appellent les constructeurs à se pencher sur la question, mais ni Sony ni Microsoft n'ont pris position, déclinant les sollicitations de l'AFP.

D'autres affirment que la responsabilité repose sur les enseignes vendant en premier lieu les consoles, comme CeX, Currys PC World ou encore Argos. Cette dernière explique avoir "mis en place des processus rigoureux" pour empêcher l'épuisement rapide de PS5: "leur achat est limité à une par client, et toute commande en double est annulée", a indiqué une porte-parole.

Un système loin de l'automatisation réclamée par les joueurs, qui prônent plutôt l'adoption sur les sites internet de "Captcha", test demandant à l'utilisateur d'effectuer une manipulation que ne peuvent pas réaliser des robots.

Un groupe de députés a déposé mi-décembre une proposition de loi visant à interdire cette pratique "injuste pour le consommateur". "Les gens sont vraiment en colère", confie à l'AFP le député du parti indépendantiste écossais SNP Douglas Chapman, qui a déposé le projet après des dizaines d'appels de ses administrés.

Toujours à l'étude, la proposition a peu de chance d'aboutir, du propre aveu de son instigateur, qui espère tout de même "faire pression sur le gouvernement" pour qu'il "agisse".

Le ministère de la Culture affirme "discuter avec les représentants de l'industrie des jeux vidéo", qui "travaillent déjà à des mesures supplémentaires", selon un communiqué.

Mais pour Daniel Sumner, joueur de 35 ans habitant à Plymouth (sud-ouest de l'Angleterre), que cette pratique "extrêmement malhonnête débecte", même une loi avec une "légère amende ne suffira certainement pas" à décourager les revendeurs, face à l'appât du gain.

cdu/fb/ob