Procès de l'attaque du Thalys: le parcours tourmenté d'El-Khazzani, principal accusé

Esther Paolini
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Ayoub El Khazzani, Mohamed Bakkali, Bilal Chatra et Redouane El Amrani Ezzerrifi au procès de l'attaque du Thalys, le 16 novembre 2020 à Paris. - Elisabeth De Pourquery / AFP
Ayoub El Khazzani, Mohamed Bakkali, Bilal Chatra et Redouane El Amrani Ezzerrifi au procès de l'attaque du Thalys, le 16 novembre 2020 à Paris. - Elisabeth De Pourquery / AFP

Il était "dans un autre monde", mais la réalité est venue reprendre sa place ce lundi devant la cour d’assises spécialement composée. Ayoub El-Khazzani comparaît à Paris pour l’attaque du Thalys en août 2015, pilotée par le commanditaire des attentats du 13-Novembre, Abdelhamid Abaaoud. Jugé aux côtés de trois individus, ce Marocain de 31 ans a raconté, dans un français approximatif, son parcours d’ancien trafiquant de drogues devenu un "noble combattant" de Daesh. Le jour de l'attentat, il était monté dans le train armé d'une kalachnikov et près de 300 munitions.

"Je reconnais les victimes que j’ai fait"

Coupe catogan et barbe fournie derrière son masque chirurgical, Ayoub El-Khazzani a tenu dès les premières minutes à se séparer du casque de traduction pour répondre directement aux questions du président. Mais à plusieurs reprises, les débats se sont heurtés à la barrière de la langue. Et d’abord pour la question primordiale: "Reconnaissez-vous l’intégralité des faits qui vous sont reprochés?"

"Oui je reconnais les victimes que j’ai fait", assume-t-il en début de matinée. Mais à la nuit tombée, il reprend la parole car il n’est "pas d’accord avec le juge". Abdelhamid Abaaoud lui a demandé d’attaquer les trois Américains et non de "massacrer toutes les personnes" qui voyageaient à bord du train reliant Amsterdam à Paris ce 21 août 2015.

Au cours de la journée, El-Khazzani a évoqué succinctement son enfance sans problème à Tétouan au Maroc, dans une famille "conservatrice" autour d’un père "traditionnel marocain". Ses proches le décrivent comme quelqu'un de "respectueux, raisonnable, au grand cœur".

Alcool, cocaïne et boîtes de nuit

Mais en 2003, son père rejoint l’Espagne pour des obligations professionnelles, l'adolescent perd sa figure d’autorité, décroche à l’école, fume du cannabis. Le regroupement familial lui permet, ainsi qu’à sa mère et ses cinq frères et sœurs, de rejoindre leur père à Madrid cinq ans plus tard. Il ne regagne pas pour autant le droit chemin et tombe dans "l’alcool, la cocaïne, les boîtes de nuit."

Pas seulement consommateur, il devient aussi trafiquant, gagnant "environ 500 euros par mission". Son activité, pour laquelle il est condamné à deux reprises en Espagne, le rend "dépressif, paranoïaque." Ce n’est qu’en quittant la capitale madrilène pour vivre avec sa famille à Algésiras, qu’El-Khazzani réussit à s’éloigner de ses vieux démons. Là-bas, il se rapproche de son frère, connu des renseignements espagnols pour avoir diffusé des messages de haine contre l’Occident et appelant au jihad.

Progressivement, le futur assaillant du Thalys bascule dans "une bulle", porte le kamis et regarde des vidéos de propagande montrant les bombardements de la coalition en Syrie. "Seul l’Etat islamique combattait ces injustices, c’était comme des robins des bois", ose-t-il.

"Ce sont des héros quand ils décapitent James Foley?, l’invective l’avocat général. On est d’accord que l’État islamique ce n’est pas le Croissant Rouge. Quand vous entrez dans le Thalys, c'est avec une kalachnikov, pas une trousse de secours. Alors, robin des bois ou noble combattant? Si vous êtes allez là-bas, c’est parce qu’ils vous ont fasciné avec leurs sabres et leurs kalachnikovs", tranche le magistrat.

"Ça me fascine rien du tout, c’est un mélange...", élude l’accusé, dans un français hésitant.

Vivre en forêt loin des gens

Durant les cinq semaines d’audiences, la cour va revenir sur son parcours qui l’a mené de la Syrie à l’Europe, où il a tenté de commettre un "massacre", selon les mots du président de l’époque, François Hollande. Après cinq ans passés à l’isolement en détention, son avocate Maître Sarah Mauger-Poliak assure qu’il a pris de la distance avec l’islam radical. Elle souligne qu’il a passé plusieurs diplômes en prison, qu’il lit des livres sur la science, le français et le Coran.

"Désolé de ce que j’ai fait, je suis hanté par ça", souffle son client à la cour.

Mais ce dernier n’écoute pas de musique, refuse de serrer les mains des femmes. Une lame de scie artisanale confectionnée avec une boîte de conserve a aussi été retrouvée dans sa cellule. "C’était pas à moi", clame-t-il. Interrogé sur ses perspectives après la détention, Ayoub El-Khazzani a répondu à une experte qu’il voudrait "vivre en forêt loin des gens et des problèmes."

Article original publié sur BFMTV.com