Au procès des "fantômes" du jihad, la voix du mort

Sofia BOUDERBALA
La cour d'assises spéciale de Paris rend son verdict le 17 janvier 2020 pour 24 jihadistes, dont 19 ont gagné en 2014-2015 la zone irako-syrienne où ils sont presque tous présumés morts

Paris (AFP) - Contre une "justice brutale qui frappe les cadavres", l'avocat de Quentin Roy, jeune converti présumé mort fin 2015 en Irak, a plaidé jeudi pour l'un des 19 jihadistes "fantômes" jugés en leur absence par la cour d'assises spéciale de Paris.

Ce procès singulier s'achève et la parole est aux "fantômes": sur 24 accusés, 19 sont partis en 2014-2015 en Irak ou en Syrie, où ils sont presque tous considérés comme morts bien qu'officiellement toujours recherchés.

"En France en 2020, on refuse de rapatrier les vivants mais on juge les morts", a lancé Me Antoine Ory, relevant l'absurdité d'une "situation exceptionnelle": "Vous vous apprêtez à juger 19 fantômes".

"Quentin Roy est mort", dit-il. L'avocat rappelle le message reçu par ses parents via WhatsApp le 14 janvier 2016: une copie du testament de leur fils, 23 ans, "tombé en martyr en terre du khilafah". L'émissaire leur demande "d'être fiers de lui", laissant entendre que Quentin est mort dans une opération suicide.

La raison même pour laquelle le jeune homme est renvoyé devant la cour d'assises est sa participation, au sein du groupe Etat islamique, à "des activités militaires l'ayant amené à devenir kamikaze". "Vous êtes en train de juger un homme qui s'est suicidé: voilà le paradoxe", a tancé Me Ory.

En droit français, le décès d'une personne poursuivie entraîne automatiquement l'extinction de l'action publique à son encontre.

Mais l'avocat général, qui a requis 30 ans de réclusion criminelle contre lui - et presque tous les autres absents -, s'en est expliqué: leur mort, annoncée par des émissaires de l'EI, ne peut être prise en compte par la justice française: pas de certificat de décès - l'EI n'est pas reconnu comme un Etat -, pas de certitude.

- "Une peine de groupe" -

"L'objet de la peine, a affirmé le magistrat, est surtout une mesure de sûreté, pour sanctionner l'engagement jihadiste d'individus" et "se prémunir contre d'éventuels retours".

Me Ory échafaude plusieurs hypothèses: "Si Quentin Roy n'était pas mort et revenait sous son vrai nom, il serait immédiatement arrêté (et rejugé)", s'il revenait sous une autre identité ou si quelqu'un utilisait ses papiers, "sa condamnation n'y changerait rien".

"Cette peine de 30 ans est purement fictive et symbolique", note-t-il, pour mieux dénoncer les "30 ans requis pour tous les absents", à l'exception de Mohamed Belhoucine, figure tutélaire de la filière contre qui la perpétuité a été réclamée.

"C'est une peine de groupe qu'on vous a demandé, a-t-il pointé, au mépris du principe d'individualisation des peines", qui irrigue puissamment le droit français, le juge constitutionnel ayant à maintes reprises rappelé l'interdiction des peines automatiques au nom du principe de nécessité et de proportionnalité.

Alors que l'accusation a voulu sanctionner un "voyage sans retour", présentant les "19 chaises vides" comme autant de preuves d'un "jusqu'au-boutisme" mortifère, l'avocat du mort entreprend de lui donner la parole pour sa défense.

"Je m'appelle Quentin Roy, j'aurais 27 ans aujourd'hui", commence-t-il. "On disait de moi que j'étais beau comme une fille et fort comme un homme". Dans le public, le père de Quentin, Thierry Roy, étouffe un sanglot.

Comme l'aurait fait un accusé à la barre, il balaie sa vie: le bac avec mention, la joie du piano, le talent dans le sport, puis la conversion d'un ado hypersensible et le glissement dans la radicalité à la mosquée de Sevran (Seine-Saint-Denis).

Il raconte comment il a été rassuré par le cadre fondamentaliste - "il y avait une nouvelle règle pour chaque geste du quotidien" - qui voit peu à peu s'effacer sa "propre identité" - "Je ne disais plus "je" mais "on" ou "il faut que"".

Il décrit comment "la disparition de l'individu" ne laisse aucune chance à un fils de revenir vers une famille qu'il aime. "J'étais devenu un petit soldat de l'EI". Mais, plaide Me Ory, "vous ne pouvez pas me juger en étouffant ce qui m'a conduit à ça".

Verdict vendredi.