Au procès du 13-Novembre, ces victimes du Bataclan qui ne pensaient pas l'être

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Les auditions des parties civiles du Bataclan se poursuivent au procès des attentats du 13-Novembre. Pour certains d'entre eux, c'est la première fois qu'ils racontent vraiment cette nuit d'horreur.

Avec nos envoyées spéciales au palais de justice de Paris, Laura Martel et Marine de La Moissonnière

Elle s'excuserait presque. « Mon histoire est un peu différente », commence Jessica. Depuis trois jours, la cour d'assises spéciales entend les témoignages des victimes du Bataclan, une quinzaine chaque jour, et cela pendant quatre semaines. Certaines ont raconté ces heures cachées dans une loge, sous un strapontin, dans la fosse, cherchant à fusionner avec le sol pour échapper au tir mortel, les blessures qui les ont défigurées. Le soir du 13 novembre 2015, Jessica, elle, se trouve à l'extérieur de la salle de concert. Elle a 18 ans.

Réserviste dans l’armée, elle identifie tout de suite les tirs de Kalachnikov quand les terroristes jaillissent de la Polo noire. « J’ai vu les gens tomber dans la rue, du sang partout », se souvient-elle « J’ai éteint mon esprit pour me concentrer sur ce qu’on m’avait enseigné sur les blessures par balle ». Elle commence à compresser la plaie d’un homme alors que les tirs continuent. « J’ai pris conscience que je pouvais mourir, mais j’ai continué à faire ce que j’avais appris ».

« Complètement désarmée »

Un petit groupe sort, elle croise le regard d’un homme tombé au sol. La jeune femme sait qu'il ne faut jamais lâcher une compression, alors elle n'y va pas. Six ans plus tard, elle se demande toujours ce qu'elle aurait pu faire pour cet homme qui est mort en l'appelant au secours. Jessica tente ensuite de stopper l’hémorragie d’une femme blessée au cou, qui lui raconte le temps infini passé sous les cadavres de ses amis. « J’ai commencé à réaliser l’atrocité de ce qu’il s’était passé. J’étais complétement désarmée. C’est compliqué à 18 ans de trouver les mots ».

Rentrée chez elle, Jessica s’endort « comme si tout allait bien, sauf que ça n’allait pas du tout ». Elle est diagnostiquée « en dissociation ». Elle n'est plus en accord avec ses émotions. En décrochage scolaire, elle finit par accepter d’être suivie pour atténuer ses terreurs nocturnes, ces scènes où elle se fait tirer dessus et « meurt sans arriver à mourir ».

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L’avis à victime qu’elle reçoit pour participer au procès la choque, elle qui ne s’est jamais considérée comme tel. Mais ce vendredi à la barre, elle admet qu’il lui reste des maux à soigner. « La reconstruction est longue quand on a vu des gens mourir parce qu’ils voulaient vivre », confie-t-elle.

« Pacifiste »

Comme Jessica, Joanna a longtemps considéré qu'elle n'était pas vraiment victime. Ce soir-là, pourtant, elle se trouve dans la fosse du Bataclan avec deux amis quand les tirs éclatent. Ils tombent au sol dans une étreinte. Blessé, Mathieu lui dit : « Tu diras à mon fils que je l'aime ». « Tu lui diras toi-même », répond Joanna comme dans un film. Ils font alors les morts dans une mare de sang en suppliant Mathieu d'arrêter de gémir. Joanna attend qu'un terroriste vienne la tuer. « Je sais ce que traverse la Syrie, donc je prépare des arguments pour le convaincre de changer d'avis », explique-t-elle à la barre. Ce sont finalement les secours qui arriveront.

Sortie du Bataclan sans blessure physique et avec les deux amis qui l'accompagnaient, elle raconte aujourd'hui ce qu'elle n'a jamais vraiment dit à sa famille ou à ses amis « qui ne posent pas de questions, ou pas les bonnes ». « Je sais désormais ce que ça fait de voir la mort en face », poursuit Joanna d'une voix assurée, mais où pointe l'émotion.

« Je suis prête à offrir mon pardon à ceux qui me le demandent ». Mais, affirme-t-elle, semer la terreur ne sert à rien, à part nourrir les discours de l'extrême droite. « Aucun civil n'a été sauvé en Syrie par ce que vous avez fait », lance-t-elle aux accusés. Consciente d'être considérée tour à tour comme une mécréante, une rescapée, une bobo de gauche, ou une islamo-gauchiste par certains, Joanna souhaite aujourd'hui avec ce procès se nommer soi-même : « Je suis et resterai une pacifiste. »

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