Au procès du 13-Novembre, les «gueules cassées» du Bataclan

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Les témoignages des rescapés du Bataclan se poursuivent au procès des attentats du 13-Novembre. Ce jeudi 7 octobre, certains ont livré des détails très crus sur l'attaque qui a fait 90 morts et des centaines de blessés.

Ce qu'ils ont vécu est « indescriptiblement choquant », explique Fanny de sa voix douce. Alors chacun essaie de raconter le plus précisément possible. Pierre-Sylvain parle de l'œil et du nez de sa compagne explosés par une balle, avant qu'une autre le touche à son tour. « J'ai cru que ma tête s'ouvrait en deux », se souvient-il. « Un carnage », lui dira son chirurgien.

Et puis il y a Gaëlle. Elle a des traits fins, des yeux magnifiques, mais le bas de son visage porte les stigmates de l’attaque, décrit notre envoyée spéciale, Laura Martel. Ce vendredi 13 novembre, elle se trouve dans la fosse du Bataclan quand les trois terroristes surgissent dans la salle de concert. Premières rafales, Gaëlle se couche. Au sol, en voulant écarter une chaussure de son visage, elle se rend compte qu’un bout de sa joue pend le long de son cou. « J’ai dû retirer les dents que j’avalais parce que ça me faisait tousser et j’avais peur d’attirer l’attention des terroristes », raconte-t-elle. Sur elle se trouvent des fragments de corps qui ne sont pas les siens et un gros morceau qui pèse sur son ventre. C'est l'os de son bras.

À ses côtés, son compagnon, Mathieu, ne fait pas le mort pour survivre comme elle l’espère un temps : il n'est plus là. Mathieu fait partie des 90 personnes décédées au Bataclan ce soir-là. Il venait de fêter ses 37 ans. Ce jeudi 7 octobre, Gaëlle demande à la cour de projeter une photo de lui. Un visage radieux apparaît à l'écran.

Victime de guerre

Après des heures à se sentir partir, à halluciner, elle est finalement évacuée. Son chirurgien lui dit qu'elle est une « gueule cassée ». Gaëlle réalise qu'elle est une victime de guerre. « Pourtant, j’étais à un concert, pas sur le front. Mais c’est grâce à des soldats de la Première Guerre mondiale que les chirurgiens ont su me redonner une figure humaine », explique-t-elle. Pour y parvenir, les médecins vont utiliser son péroné pour reconstruire sa mâchoire et un os du bassin pour son bras. Ses parents doivent « lui donner naissance une seconde fois ». Gaëlle repart de zéro. Il lui faut réapprendre à manger, à marcher, à écrire.

Cette semaine, elle a fêté ses 40 ans. Au mois d'août, elle subissait sa quarantième opération. « C’est sans fin », dit-elle. Elle sort la tête de l'eau, mais elle est fatiguée. Et les cicatrices visibles ne sont pas forcément les pires, confie-t-elle encore. Même si elle se sent « comme un patchwork », elle ne peut pas se plaindre, dit-elle, elle est debout. Avant d'évoquer son fils : « J’avance comme je peux, je souhaite juste qu’il soit fier de sa maman "toute cassée" ».

Comme la veille, les rescapés qui se succèdent à la barre racontent aussi l'horreur dans la fosse, rapporte notre envoyée spéciale, Marine de La Moissonnière. Amandine se souvient de « l'odeur du sang frais qui l'étouffe », des tirs et pire que tout, des râles de ceux qui agonisent. Les corps enchevêtrés les uns sur les autres – un « charnier », résume Jean-Sylvain – et ces cadavres sur lesquels ils sont obligés de marcher pour sortir.

Toutes ces images, Amandine ne veut pas les oublier. Il ne faut pas, dit-elle. Ce procès, affirme Jean-Sylvain, doit permettre à la société de saisir l'ampleur des dégâts, des souffrances, afin que le fardeau soit mieux partagé et plus seulement porté par les victimes. Grâce à ces témoignages, « un récit collectif est en train de se construire dans un espace sanctuarisé à l’abri du prisme médiatique, estime-t-il. Et ce récit va devenir un patrimoine commun pour avancer ensemble ».

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