Au petit séminaire de Chavagnes-en-Paillers, la pédocriminalité en "système"

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"C'est le bâtiment de la honte", soupire Jean-François. Victime de violences sexuelles commises par un prêtre quand il était élève au petit séminaire de Chavagnes-en-Paillers (Vendée), il revient pour la première fois devant l'édifice gris délavé.

En cette après-midi de septembre, postés devant la grille de l'entrée, Joseph et Jean-René, ses deux "copains" du Collectif85 - une association de victimes vendéennes, se rappellent des lieux: "là, tu te souviens, c'était le réfectoire", "là, l'entrée avec la cloche", "l'étude, les salles de classes", "les deux dortoirs, les douches".

Dans cette bourgade, le petit séminaire a accueilli, des années 1950 à sa fermeture en 1972, des centaines de garçons, "vocations nouvelles" recrutées par des prêtres auprès des écoles, familles ou paroisses de tout le département.

Il s'agit alors de les former "aux vertus ecclésiastiques", de la 6e à la terminale, pour qu'ils entrent ensuite au (grand) séminaire et deviennent à leur tour prêtre ou missionnaire.

Jean-François longe le mur extérieur aux bâtiments - aujourd'hui un internat catholique privé - et se souvient.

"On n'a pas les mots pour décrire ça", lâche l'homme de 69 ans, qui préfère taire son patronyme. Larges épaules légèrement rentrées, entre deux bouffées de cigare il confie pudiquement son histoire.

Ce directeur de conscience, Gabriel C., qui recevait chaque semaine dans sa chambre. "Ça commençait par une confession. Puis une discussion... jusqu'aux actes pourris". Ils se sont répétés pendant sa 6e et une partie de sa 5e. "Après je me suis révolté, j'ai été viré".

Avec l"alibi" de la religion, "ils se sont autorisés toutes sortes de manipulations intellectuelles et physiques !", s'emporte le sexagénaire. "Il faut que ça se sache !"

- Ambiance "bizarre" -

Jean-François a retrouvé des lettres qu'il avait envoyées à ses parents. Certaines sont vides. Son père ou sa mère auraient-ils pu ou dû se douter de quelque chose ? A cette idée, sa voix tremble, ses yeux se remplissent de larmes, il cherche en renfort ses mouchoirs.

Le phénomène de la pédocriminalité a été "particulièrement significatif au petit séminaire de Chavagnes", confie à l'AFP un des membres de la commission Sauvé qui enquête sur les violences sexuelles dans l'Eglise depuis 70 ans.

Publié mardi, son rapport, reviendra sur cet établissement, un cas "paroxystique et emblématique" où, certaines années, "un tiers de l'équipe enseignante a été accusée" de prédation sexuelle, selon cette source.

Le diocèse de Luçon a répertorié 65 victimes d'actes pédocriminels imputés à l'Eglise dans le département, dont 32 pour le seul petit séminaire. Son évêque François Jacolin a organisé il y a un an une cérémonie de "repentance". Et apposé au printemps une plaque dans la cathédrale pour "faire mémoire" aux victimes.

Le diocèse a également recensé 11 prêtres agresseurs; ils sont 14 selon Collectif85. Deux sont toujours en vie et, selon le diocèse, ont "fait l’objet d'une sanction canonique leur interdisant de célébrer messe, sacrement, etc..." L'un fait l'objet d'une enquête de police ouverte aux Sables d'Olonne.

Jean-René, 61 ans aujourd'hui, est rentré à Chavagnes en 1970. Devant une photo de classe, il se souvient de l'ambiance "bizarre" qui régnait dans sa "6e 2": "le prof d'anglais et ses +chouchous+ qu'il caressait au fond de la classe en nous interdisant de nous retourner", ou ces "professeurs qui venaient vérifier que l'eau était assez chaude, au moment des douches".

Lui affirme avoir été agressé lors d'une retraite, au moment de la confession, par un "monseigneur". Après "un déni" d'une dizaine d'années, il découvre, sidéré, en discutant avec des camarades de Terminale, qu'il n'a pas été seul. "On est des dizaines à y être passé".

- "Péché mortel" -

Sûrement bien plus, avance, Jean-René, sur la base des témoignages recueillis par le Collectif85. Ce sont "plusieurs centaines, peut être plusieurs milliers" d'enfants concernés sur deux décennies.

Le "manipulateur de génie" que Jean-René accuse, Eugène A., avait noté sa méthode dans un cahier, assure-t-il. "Une méthode qu'il a appliquée, dont d'autres prédateurs de Chavagnes se servaient pour abuser des enfants aussi".

Il s'agissait donc bien d'un "système, en ce qui concerne tous les actes" et "pour couvrir tout ce qui se passait", dénonce Jean-René. "Quand un prêtre était trop sulfureux dans un endroit, au séminaire ou en paroisse, l'évêque le changeait de place".

Joseph, 66 ans, ajoute que ce "système" tenait selon lui par "la manipulation mentale" dont les élèves faisaient l'objet.

Dès les trois premiers jours de retraite préparatoire à l'entrée au petit séminaire, le recruteur "nous embrigadait par la peur de la mort et de l’enfer", décrit-il. "Le péché mortel", celui qui mène "directement en enfer", était "en premier celui de l'impureté - la sexualité, sans la nommer. Comme on ne savait pas de quoi il s’agissait, pendant la confession, le prêtre mêlait le geste à la parole"

Jean-François, Jean-René et Joseph ne se sont pas croisés au séminaire mais au Collectif85. L'association est née en 2018 après la parution du livre-choc de Jean-Pierre Sautreau, dans lequel ce dernier racontait son "enfance volée au nom de la +vocation+" à Chavagnes.

Ils sont désormais 31 à croiser leurs expériences, à parler - "une écoute que je n'avais jamais eue", dit Jean-François - et à tenter de peser sur l'Eglise.

Tous se sont déjà donné rendez-vous vendredi pour la réunion mensuelle: au menu de leur discussion, l'analyse du très attendu rapport Sauvé sur la pédocriminalité dans l'Eglise catholique.

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