Au pays du melting-pot, Trump puise dans le creuset anti-immigration

Paul HANDLEY
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La Statue de la Liberté, dans la baie de New York, symbole depuis plus d'un siècle des Etats-Unis comme étant nation d'immigration

Washington (AFP) - "Envoyez-moi vos cohortes qui aspirent à la liberté": le poème gravé sur le piédestal de la Statue de la Liberté évoque une Amérique dans laquelle ne se reconnaît pas Donald Trump, dont la politique migratoire fait écho à d'autres périodes de l'histoire américaine, marquées par un rejet de l'immigration.

Contrairement à ses prédécesseurs depuis des décennies, le président républicain s'est attaqué à l'immigration, limitant drastiquement les entrées légales, souhaitant l'expulsion de millions d'étrangers tout en appâtant les ressortissants riches et éduqués d'autres pays --de préférence des Européens blancs.

Selon plusieurs médias américains, M. Trump a dénoncé jeudi lors d'une réunion à la Maison Blanche l'immigration en provenance de "pays de merde". Et estimé que les Etats-Unis devraient plutôt accueillir des ressortissants de Norvège.

Un virage à 180 degrés pour un pays fier de la réussite de son "melting-pot".

Mais, relèvent des historiens, le passé des Etats-Unis est jalonné de sursauts anti-immigration et marqué par une ambivalence permanente des Américains sur l'opportunité de rester un pays d'immigration.

"Lorsque vous observez toute l'histoire des Etats-Unis, l'un des aspects les plus frappants c'est la façon dont le débat sur l'immigration s'est appuyé sur la race", a relevé Julie Greene, professeure d'histoire à l'université du Maryland.

La loi de naturalisation de 1790 visait à empêcher les Noirs de devenir citoyens américains. Une loi de 1798 ciblait les Français, une autre de 1875 interdisait les travailleurs asiatiques tandis qu'une réforme de 1924 s'en prenait aux Européens du sud et de l'est, principalement catholiques et juifs.

"Il y a eu un très fort sentiment anti-immigration tout au long du 19e siècle. A différents moments de l'histoire américaine, différents types d'immigrants étaient considérés comme des menaces pour les Etats-Unis", a commenté Allan Lichtman, professeur d'histoire à l'American University.

- 'Amérique d'abord' en 1920 -

Avant Donald Trump, le républicain Warren Harding avait fait de l'immigration son principal thème de campagne en 1920.

Il est arrivé au pouvoir après un boom économique de quarante ans au cours duquel 22 millions d'immigrés ont afflué mais les Américains s'inquiétaient que la dernière vague, venant d'Europe du Sud et de l'Est, ne fasse entrer des "races" considérées inférieures et le bolchévisme.

"Comme Trump, il se présentait lui-même comme un président de l'Amérique d'abord", a relevé M. Lichtman.

Par la suite, le pays a connu des relents moins brutaux: pendant la dépression des années 1930, contre les Mexicains, et au lendemain de la Seconde guerre mondiale, pour limiter les réfugiés.

Le système des quotas a été supprimé en 1965 pour encourager la venue de personnes qualifiées et le regroupement familial --qualifié de "migrations en chaîne" par Donald Trump--. L'immigration depuis le reste du continent américain a été restreinte au passage.

Résultat: l'immigration légale a enflé jusqu'à un million de personnes par an, en grande partie venant d'Asie, et l'immigration clandestine depuis le Mexique a bondi.

En 1986, le président républicain Ronald Reagan a amnistié 3,2 millions de clandestins. Quatre ans plus tard, George H.W. Bush a voulu diversifier l'origine des immigrés en introduisant la loterie pour obtenir une carte verte.

Mais le sentiment anti-immigration a repris de la vigueur au début des années 2000.

Les attentats du 11 septembre 2001 notamment ont orienté les peurs vers les musulmans. Des changements profonds dans la structure de l'économie ont bouleversé de nombreuses régions du pays et l'évolution démographique a fait des Blancs une minorité parmi une multitude de communautés.

"L'augmentation très rapide de l'immigration entraîne parfois un contrecoup", a relevé Andrew Selee, président du Migration Policy Institute.

Avec autour de douze millions de clandestins dans le pays, les présidents républicain George W. Bush et démocrate Barack Obama ont essayé d'interrompre le flot tout en tentant d'offrir au maximum une voie vers la citoyenneté.

Pour autant, ont noté les historiens, aucun n'a fait de l'immigration un problème politique comme M. Trump l'a fait pendant sa campagne en s'adressant aux Blancs désenchantés par les évolutions économiques et démographiques.

Il "a puisé dans une minorité ayant un fort sentiment anti-immigrés. Ce n'est pas le sentiment de la majorité", selon M. Lichtman

"C'est facile de générer des angoisses à ce sujet", a renchéri Mme Greene.