Au Pérou, «la population réclame un changement constitutionnel»

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Le Pérou n’a plus de président depuis ce dimanche 15 novembre 2020 suite à la démission du président par intérim Manuel Merino qui a finalement plié face aux demandes des manifestants qui réclamaient son départ, quelques jours seulement après sa prise de fonction. Dimanche, les parlementaires n’ont pas réussi à se mettre d’accord pour élire leur prochain président du Congrès qui prendrait les rennes de la transition jusqu’aux élections du 21 avril 2021. Le Pérou fait désormais face à une profonde crise politique. Entretien avec Lissell Quiroz, professeur d'études latino-américaines à l'université de Cergy.

RFI : Comment expliquez-vous la destitution de Martin Vizcarra le 9 novembre dernier ?

Lissell Quiroz : C’est un processus qui était en cours depuis septembre. Il y avait déjà eu une première tentative de destitution, mais le résultat obtenu n’était pas celui attendu par le Congrès. En fait, c’était un bras de fer entre Martin Vizcarra et le Congrès. L’ancien président Martin Vizcarra, qui bénéficie d’un fort soutien populaire, a réussi à faire des réformes, notamment dans le domaine de la lutte contre la corruption, qui est le problème central de la politique péruvienne. Il s’agit d’une corruption structurelle. Plus de 50% des parlementaires péruviens sont cités dans des affaires de corruption. Il y a des procès, mais pour l’instant les élus sont protégés par leur immunité parlementaire. Il y avait donc déjà cette tension entre Martin Vizcarra et le Congrès. Et là, en profitant d’une période de pandémie au cours de laquelle le Pérou a été très touché et qui a un peu entamé le soutien au président, les élus ont lancé une procédure de destitution à cinq mois des élections présidentielles qui doivent se tenir en avril 2021. Et finalement ils ont obtenu le résultat qu’ils escomptaient, c’est-à-dire de destituer le président.

Depuis plusieurs jours, des manifestations ont lieu dans le pays. La plus grande marche a réuni samedi 14 novembre à Lima des milliers de personnes, pour la plupart des jeunes qui rejettent ce qu'ils considèrent comme un coup d'État. Peut-on parler d'un coup d'État de la part du Parlement péruvien ?

Lissell Quiroz : Il n’y a pas eu de rupture de la légalité constitutionnelle. Cette procédure est prévue dans la Constitution qui prévoit également que le président du Congrès assume la présidence par intérim. En revanche ce que l’on a pu remarquer dès les premiers jours, c’est une volonté de prendre le dessus sur le pouvoir exécutif alors que ce gouvernement intérimaire n’a pas été élu, c’est ce que la population a ressenti. Cela a été ressenti comme une procédure autoritaire de ce gouvernement qui donne en plus l’impression de vouloir se protéger contre d’éventuelles enquêtes. Un gouvernement issu du Parlement qui cherche à protéger les parlementaires et maintenir un système corrompu. C’est ce qu’a ressenti la population. Et la réponse aux manifestations qui réclamaient le départ de Manuel Merino a été totalement disproportionnée, avec un bilan de deux morts et une soixantaine de blessés en 6 jours de mobilisation. Cela démontre la position autoritaire de ce gouvernement. Je ne pense pas qu’on puisse parler de coup d’État mais on peut dire que l’autoritarisme semble bien présent dans ces premiers jours du gouvernement de Manuel Merino.

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Comment expliquez-vous la popularité du président destitué Martin Vizcarra, notamment auprès des jeunes qui ont manifesté en masse ces derniers jours ?

Il est très populaire parce qu’il avait mené justement cette campagne contre la corruption, c’était un peu son cheval de bataille, en particulier contre le Congrès. Il avait notamment mis en place des mesures pour ne pas renouveler automatiquement les sièges au Parlement, pour faciliter les enquêtes pour corruption ou encore un certain nombre de mesures pour contraindre le Congrès à se réformer. Il y avait aussi une proposition de réforme constitutionnelle et une réforme de l’éducation. Tout cela avait été précisé lors d’un référendum qui avait montré que la population voulait un véritable changement politique. Aujourd’hui, comme au Chili, la population réclame un changement constitutionnel.

Doit-on s’inquiéter du vide politique actuel ?

On peut s’inquiéter du niveau de la politique péruvienne. On est toujours en tractations pour trouver un gouvernement intérimaire alors que les manifestations se succèdent, que la population réclame une stabilité politique pour organiser les élections. Le problème, c’est qu’on est déjà en campagne électorale. On peut craindre que la démocratie péruvienne, qui est déjà instable, ne se renforce pas. L’image des personnalités politiques est très mauvaise et entre-temps, la jeunesse réclame des changements structurels et un meilleur avenir.