Au Nigeria, des soldats humilient des civils en leur coupant les cheveux de force

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Deux vidéos postées sur les réseaux sociaux les 1er et 2 novembre ont documenté les sévices subis par des civils à Ibadan, au Nigeria. Une femme a notamment été fouettée pour "tenue indécente" et au moins six hommes ont été forcés à se couper les cheveux, tout en étant extorqués de leur argent.

Le 1er novembre, quelques jours après des manifestations contre les violences policières des forces spéciales SARS, une unité spéciale contre le vol au Nigeria, à Ibadan, capitale de l’État d’Oyo, des soldats nigérians de l’opération "Burst" déployée spécifiquement dans cet État par le gouverneur Seyi Makinde pour "protéger les manifestants des voyous" ont arrêté des civils dans le quartier de Beere. La raison de ces agressions reste encore peu claire deux semaines après les faits.

Le 1er novembre, Ojo Oluwatobi a posté ces photos sur Twitter indiquant que des soldats de l’opération Burst l'avaient forcé à couper ses cheveux. Il écrit : "[Ces soldats] abusent de leur pouvoir. Pourquoi au diable avez-vous choisi de couper mes cheveux qui n’étaient même pas longs. Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je ne peux pas accepter ça, c’est n’importe quoi."

Deji, un des hommes qui a eu ses cheveux coupés de force par un militaire, a partagé son histoire avec notre rédaction.

“Avant que je puisse dire quoi que ce soit, j’ai senti ses ciseaux froids sur mes cheveux”

Il était environ 18 heures, et je me rendais à mon travail. En arrivant à la station de bus, j’ai entendu un militaire de l’autre côté de la rue m’interpeller et me demander de venir. Il m’a ordonné de m’asseoir sur le sol et m’a dit qu’il allait me couper les cheveux, et que j’allais devoir le payer pour le service rendu.

Je savais que c’était sérieux. J’ai commencé à l’implorer, disant que je n’avais rien fait et que je n’avais pas d’argent. Il s’est énervé et m’a dit qu’il allait appeler ses collègues pour me frapper si je me continuais à me plaindre. J’ai donc juste obéi. Pendant ce temps là, ils ont arrêté une autre personne pour faire la même chose.

Comme si ce n’était pas assez, il m’a ordonné d’enlever mes chaussures et de faire dix sauts de grenouille. Sur le moment, j’étais au bord des larmes. À la fin, il ne m’a pas pris d’argent, mais je suis certain qu’ils l’ont fait pour l’autre personne.

Après m’avoir laissé partir, j’ai demandé aux passants s’ils connaissaient un coiffeur dans le quartier pour enlever les quelques touffes de cheveux qu’ils avaient laissées. Des gens m’ont répondu : "Donc ils t’ont coupé les cheveux à toi aussi… Ils font ça depuis ce matin à d’autres personnes."

"Avant et après le harcèlement", explique ce jeune Nigérian, avant d’ajouter dans un deuxième tweet : "Maintenant, je dois aller chez le coiffeur pour corriger cette coupe, mais c’est déjà trop tard". Il précise que l’incident a eu lieu dans le quartier de Beere, à Ibadan.

Après avoir posté son témoignage sur les réseaux sociaux, Deji a également repéré plusieurs publications référençant des violences similaires le même jour. Une vidéo postée sur Twitter le 1er novembre montre notamment un soldat flageller une femme pour "accoutrement indécent" près d’une station-service, sous le regard de passants.

Le 2 novembre, une autre vidéo montrant un jeune homme se faire couper les cheveux de force a également circulé sur les réseaux sociaux.

"Les soldats nigérians coupent les cheveux des citoyens. Je ne connais pas les motivations derrière cet acte", explique cet internaute, vidéo à l’appui.

La similarité des bâtiments visibles dans l’arrière-plan des vidéos indique que les deux scènes ont été filmées au même endroit. Selon Deji, il s’agit d’une station-service près de la station de bus de Beere, sur la route reliant le quartier à celui d’Orita Aperin. Selon Deji, l’officier qui lui a coupé les cheveux était aussi présent à proximité de cet endroit.

Au moins trois personnes ont publié des tweets affirmant avoir été humiliées dans le secteur le 1er novembre. L’internaute dont le tweet est visible ci-dessous a par exemple expliqué revenir de l’église lorsqu’un militaire l’a accosté dans la rue, a coupé ses cheveux, et l’a forcé à payer 500 nairas, soit 1,11 euros.

Deji poursuit :

Les harcèlements, extorsions ou brutalisations, voire même l’assassinat d’innocents citoyens par nos agents des forces de l'ordre, ce n’est pas un phénomène nouveau. Les brutalités de la police ou des SARS est monnaie courante, par contre, les brutalités venant de militaires sont rares et n’arrivent pas tous les jours. Ce phénomène de couper les cheveux est relativement nouveau, particulièrement ici à Ibadan. Nous avions seulement eu des cas il y a 7 ou 8 ans.

Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, l’armée nigériane n’avait pas répondu à nos questions à la publication de cet article.

“Les abus de pouvoir entrent parfois en jeu, particulièrement en cas d’alternance de militaires”

Jumo Ayandele est une chercheuse spécialisée sur les armées africaines et le contre-terrorisme. Selon elle, un certain nombre de facteurs, dont les privilèges associés à la fonction et l’entraînement des officiers militaires, peuvent expliquer ces agressions.

Les officiers nigérians sont vraiment mis sur un piédestal. Un grand nombre de recrues s’engagent non pas pour leur devoir patriote, mais pour le salaire et pour avoir le privilège d’être au-dessus d’un civil. Les abus de pouvoir entrent parfois en jeu, particulièrement en cas d’alternance de militaires.

Il faut aussi voir si les troupes sont entraînées de façon adéquate pour respecter les droits humains. Il y a différents degrés de professionnalisme dans les trois branches de l’armée nigériane. L’armée de l’air est considérée comme davantage professionnelle, et vous n’entendrez pas parler d’actes de violence contre des civils venant de membres de la marine nigériane. En revanche, bon nombre d’incidents viennent de l’armée de terre.

L’armée nigériane essaie depuis longtemps de changer son image, comme par exemple avec le récent agenda de transformation de l’armée nigériane [déployé entre 2010 et 2014, NDLR]. Cependant, depuis, il n’y a plus eu de campagne similaire.

Le gouvernement de l’État d’Oyo présente ses excuses et promet justice

Dans une publication sur Twitter le 2 novembre, Seun Fakorede, commissaire à la jeunesse et aux sports de l’État d’Oyo, a affirmé que le capitaine Usolo, commandant de l’opération Burst, avait admis que des membres de son équipe avaient bien commis des abus de pouvoir dans le quartier de Beere. Un officier du nom d’Adesina a notamment été identifié comme l’homme ayant flagellé une femme dans la vidéo visible ci-dessus. Selon Seun Fakorede, le commandant aurait "présenté ses excuses aux familles de ceux qui ont été agressés par des officiers dans l’erreur".

Selon le commissaire, les hommes impliqués dans ces "répugnantes opérations" ont été arrêtés et ramenés à leur caserne. "Ces incidents ne se répéteront plus dans l’État d’Oyo", conclut-il.

La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté Seun Fakorede et un autre représentant de l’État d’Oyo, mais ces derniers n’ont pas fourni de preuve de l’arrestation ou d’action en justice en cours contre ces soldats.

De son côté, Deji, un des jeunes hommes victimes de ces soldats, reste sceptique :

C’est une chose de s’adresser aux gens, mais c’en est une autre de tenir les promesses. Le gouverneur actuel de l’État d’Oyo essaie de maintenir le cap. Il a dit que ces soldats feront face à la justice, mais qu’en est-il de leur responsabilité ? Nous devons croiser les doigts pour que la justice fasse son travail.