Au Maroc, un restaurant met "dans la lumière" les personnes avec déficience mentale

Une jeune femme ayant un handicap mental travaille dans la cuisine d'un restaurant géré par le Centre d'insertion et d'aide par le travail (CIAT), le 10 mai 2024 à Salé, au Maroc (FADEL SENNA)
Une jeune femme ayant un handicap mental travaille dans la cuisine d'un restaurant géré par le Centre d'insertion et d'aide par le travail (CIAT), le 10 mai 2024 à Salé, au Maroc (FADEL SENNA)

Fadoua Lamrani se souvient de sa joie à son embauche il y a huit ans comme serveuse dans un restaurant près de Rabat, au Maroc, qui emploie des personnes avec un handicap mental et s'est donné pour "défi" de les sortir de l'invisibilité.

"J'aime ce métier, j'étais très heureuse quand on m'a appelée pour travailler ici alors que je passais mes journées à la maison", raconte cette femme de 33 ans, juste avant le service du déjeuner dans ce restaurant situé dans une ferme de Salé.

Elle fait partie de la soixantaine de personnes avec une déficience mentale qui travaillent dans cet espace du Centre d'insertion et d'aide par le travail (Ciat), après une formation adaptée de deux ans.

Si certaines ont choisi d'être derrière les fourneaux ou d'assurer le service en salle, d'autres travaillent à la ferme en cultivant des légumes ou en s'occupant des animaux, accompagnées de personnes valides.

Le projet du Ciat, créé en 2016 et soutenu par des partenaires publics et privés, vise à surmonter les "considérations sociales et culturelles" pour aider les personnes ayant une déficience cognitive à trouver une place sur le marché du travail, explique son directeur, Said Beqqal.

Les employeurs "appréhendent l'embauche de personnes handicapées ou de ne pas savoir comment gérer cette situation", regrette-t-il auprès de l'AFP.

Au Maroc, le taux de chômage des personnes handicapées est de 47,65%, selon l'enquête nationale sur le handicap de 2014.

Particulièrement touchées, les personnes avec un handicap mental bénéficient depuis 2010 de formations professionnelles adaptées dans la restauration, la vente en magasin ou encore l'agriculture, à l'initiative du Centre national Mohammed VI des handicapés.

- "Changer le regard" -

"On est déjà venus ici parce que le cadre est agréable mais aussi parce que c'est bien si on peut participer à des initiatives comme celle-là", salue Mohammed Hommani, un client.

Dans la ferme d'où proviennent les produits utilisés en cuisine, Imad Moufid, 31 ans, confie avec enthousiasme sa capacité "à cultiver tous types de légumes ou fruits".

Employé par le Ciat après une formation en agriculture et en élevage de volailles, il peut dorénavant "aider (financièrement) sa mère", confie-t-il fièrement, disant vouloir "continuer à travailler" à la ferme.

Même si elle est heureuse, Fadoua rêve pour sa part de travailler "dans n'importe quel autre restaurant comme n'importe quelle autre serveuse", tandis que son collègue Ismaïl El Tabaa, 33 ans, ambitionne d'ouvrir son propre local.

Depuis 2016, six autres centres de formation ont vu le jour avec 228 étudiants actuellement, et 42 de ses diplômés "ont été insérés dans des entreprises externes", selon le responsable au Centre Mohammed VI des handicapés, Abdellatif Mouatadid.

Ces efforts "restent insuffisants pour répondre aux besoins des personnes en situation de handicap mental au niveau national", concède M. Beqqal, sans désespérer.

Le Ciat a parrainé un autre restaurant à Temara, au sud de Rabat, et s'active à l'ouverture d'autres établissements, tout en participant à des salons et à d'autres activités publiques pour mettre ses recrues "dans la lumière", selon le responsable.

L'idée est "de changer le regard de la société sur le handicap", résume Dounia Zine El Abidine, responsable des réservations du restaurant. "C'est un défi qui nous attend".

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