Au Malawi, de faux observateurs électoraux démasqués par des habitants

Seize hommes ont été pris à partie par des habitants à Nkhotakota, une ville du centre du Malawi, lundi 22 juin, et remis à l'armée puis à la police. Les habitants les accusaient d'être envoyés par le parti au pouvoir pour tenter d'influencer l'élection présidentielle qui se tenait le lendemain, ce que plusieurs des hommes interpellés ont confirmé. Pour notre Observateur, l'échec de cette manœuvre montre l'impréparation du parti présidentiel pour cette échéance électorale.

Les Malawites étaient appelés, mardi 23 juin, à choisir leur président pour la deuxième fois en à peine un an : l'élection présidentielle de mai 2019 avait été invalidée par la Cour suprême début 2020. Le scrutin avait alors été remporté de justesse par le président sortant, Peter Mutharika, du Democratic Progressive Party (DPP), avec moins de 159 000 voix d'avance sur son rival Lazarus Chakwera du Malawi Congress Party (MCP). Or, des feuilles de décompte des voix, falsifiées avec du liquide de correction blanc, avaient été retrouvées. Cet épisode a divisé le pays, qui a connu par la suite une période de manifestations antigouvernementales et de violences généralisées.

C'est dans le district de Nkhotakota que les plus importantes tensions se sont concentrées juste avant le nouveau scrutin de juin 2020. Lundi soir, un minibus a été pris à partie par des habitants, comme le montrent des vidéos relayées notamment sur Twitter par l'ONG de défense des droits de l'Homme HRDC. On y voit des personnes s'en prendre à des hommes, certaines n'hésitant pas à les frapper, alors que des militaires tentent de les exfiltrer et de maintenir le calme.


Dans cette vidéo, une voiture militaire arrive sur les lieux où ils ont été identifiés. Crédit vidéo : AIH NEWS.

 

Selon les médias locaux, ces hommes sont d'anciens soldats des Forces de défense du Malawi, recrutés par le DPP du président sortant Peter Mutharika, et envoyés à Nkhotakota où ils comptaient se faire passer pour des observateurs électoraux.


Les faux observateurs sont pris à partie par la foule et exfiltrés par les militaires. Vidéo relayée sur Twitter.



"Le parti présidentiel a très mal organisé sa campagne"Daniel Mughogho, journaliste pour le site AIH News, a suivi de près l'affaire pour son média. Il explique :
 

Ces hommes ont été repérés dès leur arrivée en ville lundi soir, la veille du scrutin. Leur véhicule a été identifiée car elle était suspecte : elle avait une plaque d'immatriculation normale alors que les voitures des observateurs électoraux ont des plaques spécifiques, et elle avait des vitres teintées. Et le bruit courait que des hommes envoyés par le DPP allaient arriver en ville pour être déployés en tant que soi-disant observateurs électoraux.

Dès leur arrivée en ville dans une camionnette, ils ont été pris en filature par plusieurs personnes, et à une station-service où ils prenaient de l'essence, ils ont été pris à partie, et remis aux soldats. Leur minibus a été brûlé. Les observateurs électoraux sont connus plusieurs jours avant le vote, chaque partie qui en déploie [partis politiques, ONG, organisations internationales, NDLR] doit rendre leurs noms publics. Or, ces hommes n'étaient pas ceux qui avaient été déclarés comme observateurs par le DDP.

Devant un commissariat de Nkhotakota, le 22 juin. Crédit : AIH News.


D'après ce qu'ont dit les policiers, chacun avait sur lui la somme de 100 000 kwachas (environ 120 euros) dont on peut imaginer qu'elle allait servir à corrompre des électeurs. L'un a affirmé qu'ils avaient été embauchés par le ministre de l'Intérieur, et qu'ils avaient accepté car ils touchent une retraite de misère.

De mon point de vue, si le DPP a fait cela, c'est parce qu'il a mal organisé sa campagne : il a mis beaucoup de temps à choisir le candidat à la vice-présidence [le vice-président sortant est membre d'un autre parti, qui appartient à la coalition d'opposition, NDLR] et a vraiment lancé sa campagne il y a moins de deux mois, alors que l'opposition a commencé bien plus tôt. De fait, il y a des régions du Malawi, notamment dans le Centre [où se trouve Nkhotakota, NDLR] et dans le Nord, où le DPP n'a même pas fait campagne, donc on peut penser que cette manœuvre était un moyen de compenser ce manquement.


Si l’incident du minibus n’était pas de nature à perturber l’élection, Medson Natachaya, un responsable de la Commission électorale, a rapporté lundi soir que les hommes avaient affirmé eux-mêmes avoir été recrutés par le DPP pour "aider" le parti lors du vote du 23 juin à Nkhotakota. L'un a même assuré que c'était le ministre de la Sécurité intérieure, Nicholas Dausi, qui les avait directement approchés. Selon Medson Natachaya, aucun n'a été retrouvé en possession de bulletins truqués ou préremplis, alors que des rumeurs circulaient en ce sens. Le DPP a rejeté ces accusations, selon notre Observateur.

L'élection présidentielle 2019 du Malawi est la deuxième de l'histoire à être annulée en Afrique, après celle du Kenya en 2017. Les résultats doivent être annoncés dans les huit jours suivant le scrutin.