Au Kurdistan irakien, le sort de 81 prisonniers politiques passé sous silence

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À moins d’une semaine des élections législatives irakiennes, le Kurdistan voit se multiplier les manifestations, dont certaines appelant à la libération de 81 journalistes et membres de la société civile détenus depuis plus d’un an sans jugement.

Ils sont devenus le visage d'une politique d'intimidation menée depuis des années par les autorités du Kurdistan irakien. Quatre-vingt-un hommes, bien trop nombreux pour être ignorés. Pourtant, depuis plus d'un an, ces journalistes, défenseurs des droits de l’homme et simples citoyens attendent d'être jugés dans les geôles des forces de sécurité du Kurdistan irakien. Parmi les accusations qui pèsent sur eux, des actes d’espionnage et la mise en danger de la sécurité de la région. Depuis un mois, ils sont en grève de la faim. Ils réclament l'accès à un avocat et dénoncent le recours à la torture.

Lundi 4 octobre, quatre d’entre eux devaient passer devant la justice. Leur audience a été reportée une nouvelle fois, comme à chacun des rendez-vous fixés par la justice kurde. Officiellement, les juges chargés de l’affaire ont été retirés du cas et n’étaient donc pas disponibles. Mais pour le comité de soutien des accusés, il est clair qu’il n’y a pas suffisamment de preuves pour les condamner comme le voudraient les autorités.

Les proches des accusés avaient d’ailleurs anticipé ce report et appelé à manifester devant les tribunaux de toutes les villes du Kurdistan. Ainsi de Kalar à Dohuk en passant par Souleymanieh et Erbil, hommes et femmes se sont réunis lundi devant les tribunaux de la région.

Les manifestants ont appelé à libérer les « 81 du Badinan », des prisonniers qui n’ont pas eu – ou très peu – accès à leur avocat. « Ces personnes viennent de la région du Badinan, c'est le centre du pouvoir du PDK, le parti politique qui dirige une grande partie du Kurdistan, explique Kamaran Osman, défenseur des droits de l’homme mobilisé à Souleymanieh. Ils ont osé critiquer le gouvernement en plein cœur du pouvoir, mettre à jour la corruption et des prisons secrètes dans la zone. C'est pour cela qu'ils sont visés, mais le gouvernement ne le dit pas. Ils disent que ce sont des saboteurs et des espions et que c'est pour cette raison qu'ils ont été arrêtés. En réalité, cela leur donne une excuse pour les maintenir en prison indéfiniment. »

Condamnés avant d’être jugés

Le Badinan est en effet le fief de la famille Barzani, à la tête du PDK. Une région ou le contrôle de la liberté d’expression est plus sévère encore que dans la capitale de la région Erbil. De nombreux journalistes y ont été tués ces dernières années. Parmi les disparitions dénoncées par les ONG telles que Reporters Sans Frontières et Amnesty International, celle de Shukri Zaynadin retrouvé mort en 2016. Son fils fait partie des 81 du Badinan, il est l’un des rares à avoir déjà été condamné à sept ans de prison sans charge officielle. Comme son père, il est journaliste et a été arrêté après avoir publié des informations critiques vis-à-vis du pouvoir.

Dans les rangs des manifestants, le nom de Masrour Barzani, le Premier ministre de la région du Kurdistan irakien ancien chef des redoutés services de sécurités du Kurdistan, revient souvent. Lors d’une conférence de presse, avant même l’ouverture du procès des premiers accusés, il a affirmé que ces derniers n’étaient « ni des journalistes ni des militants. Certains travaillent pour des agences d’espionnages étrangères d’autres étaient armés et se préparaient à faire exploser des bâtiments, à attaquer des citoyens étrangers, à kidnapper des personnes et déstabiliser la région ».

Une semaine plus tard, en février dernier, les cinq premiers à passer devant la justice étaient condamnés à six ans de prison.

Silence de la communauté internationale

Parmi ces cinq condamnés, le journaliste Sherwan Sherwani. Il est apparu très affaibli à son procès, tenant à peine debout. Il a affirmé avoir été torturé. Les forces de sécurité auraient également menacé de violer sa femme s’il ne reconnaissait pas sa culpabilité. Il fait partie des hommes accusés d’espionnage au service de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de la France. Il apparaît en effet en photo auprès des membres des diplomaties européennes puisqu’il est un personnage reconnu de la société civile du Kurdistan.

Kamaran Osman, qui travaille pour les Christian Peacemaker Team, affirme que son ONG s’est entretenu avec ces consulats. « Mais à part une condamnation sur les réseaux sociaux, ils n’ont rien fait. Pourtant, ils sont eux-mêmes accusés d’espionnage via les prisonniers du Badinan ».

Malgré l’intensification des arrestations et campagne d’intimidation contre leur propre peuple, les autorités régionales du Kurdistan irakien continuent en effet d’être traitées en ami stable dans une zone mouvante. Ils sont d’ailleurs souvent présentés comme des défenseurs des droits de l’homme au Moyen-Orient. « Si le président de la région défend réellement la liberté d’expression, qu’il vienne assister aux audiences, a lancé ce lundi le fils de Badel Barwari l’un des détenus les plus connus. J’aimerais bien qu’ils viennent voir la vérité de leurs propres yeux. Le président doit gracier ceux qui ont été condamnés et ceux qui attentent leur procès. Nous ne rentrerons pas chez nous avant qu’ils le fassent. »

Badel Barwari a été arrêté en août 2020, son procès a été reporté plusieurs fois. La prochaine audience est prévue le 12 octobre. Selon sa famille, il a perdu 50 kilos et présente des traces évidentes de torture physique et psychologique. Depuis août dernier, il n’a pu voir ses proches que deux fois pour 5 minutes en présence de membres armés des forces de sécurité.

Contenir la colère avant les élections

Ce lundi, les manifestants accusaient également les autorités de repousser les procès afin d’éviter la colère de la rue avant les élections législatives irakiennes prévues ce dimanche. Dans une grande partie de la région kurde, le PDK l'emporte systématiquement, mais d’année en année la colère contre des autorités accusées de corruption et d’autoritarisme ne fait que s’accumuler. Le poids des deux gros partis kurdes au Parlement national irakien pourrait donc s’en trouver diminué.

« Malgré tous ses crimes et malgré la dictature, Saddam Hussein lui-même ne mettait pas plus de six mois pour juger les gens. Ici, ils attendent depuis 14 mois d’être jugés, on n’en peut plus ! », criait un manifestant ce lundi à Erbil appelant également les députés kurdes à se mobiliser. Plusieurs députés de partis d’opposition se sont en effet présentés aux côtés des manifestants ce lundi. Ils accusent, eux aussi, le Premier ministre Masrour Barzani d’instrumentaliser la justice pour faire taire la voix du peuple.

Cette semaine d’autres manifestations ont lieu au Kurdistan irakien pour dénoncer à nouveau le manque d’eau et d’électricité ainsi que le non-paiement des salaires des fonctionnaires. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses voix appellent à voter blanc lors des élections législatives de ce dimanche 10 octobre. Boycotter ne suffira pas, car les grands partis kurdes, le PDK et l’UPK, sont accusés de fraudes et suspectés de voler les voix des abstentionnistes.

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