Au Kenya, la vidéo d’un étudiant tabassé devient symbole de la brutalité policière

Une manifestation étudiante dénonçant l’insécurité grandissante autour de l’université Jomo Kenyatta, près de Nairobi, a été violemment dispersée par la police lundi 11 novembre. La vidéo amateur du tabassage d’un étudiant par les forces de l’ordre, filmée devant l’université, est devenue le symbole de violences policières que nombre d’étudiants jugent trop récurrente.

C’est un calvaire qui a été filmé pendant 22 secondes : sur la vidéo, on voit un étudiant à terre avec un t-shirt rouge encerclé par quatre policiers qui le tabassent à coups de bâton, mais aussi en lui donnant des coups de pied dans la tête. L’homme est finalement interpellé, les policiers l’emmènent hors du champ de la caméra.

Allan Omondi, l’étudiant visible dans la vidéo, participait à des manifestations pour dénoncer la montée de l’insécurité autour de l’université d’agriculture et de technologie Jomo Kenyatta située à Juja, dans le nord-est de la capitale kényane : ces dernières semaines, des étudiants ont été tués lors de tentatives de vols menées par des bandits qui leur ont dérobé leurs biens personnels.

Les étudiants, qui estiment que la police ne sécurise pas suffisamment la zone autour de l’université, ont mené des actions de blocages de l’autoroute lundi, avant d’être dispersés par les forces de l’ordre. Excédés par les blocages, des riverains auraient aussi participé à chasser des manifestants, selon plusieurs médias kényans.

Des affrontements ont eu lieu jusque dans l’enceinte de l’université Jomo Kenyatta. Cependant, cette vidéo a été filmée à quelques mètres des grilles de l’établissement. Elle a été fortement associée au lancement du hashtag #StopPoliceBrutality ("Stop à la brutalité policière ") populaire au Kenya depuis lundi en réaction à l’usage excessif de la force par les policiers kényans.



"Cette vidéo est le symbole d’une victime souffrant entre les mains de ceux qui doivent le protéger"

Moses Kyeba a été un étudiant de l’université Jomo Kenyatta. Il l’a quittée en décembre 2018, mais a participé aux manifestations par solidarité. Il a ouvert un commerce près du campus et se sent lui aussi victime de cette insécurité permanente.

À l’origine, cette manifestation était pacifique, et ne visait qu’à demander que la police augmente sa vigilance autour de l’université. Lundi, ce sont les policiers qui nous ont repoussés, et nous avons couru jusque dans l’enceinte de notre université. Mais certains policiers ont poursuivi les étudiants jusque dans les classes.

Rien que ces deux dernières semaines, plusieurs étudiants ont été poignardés alors qu’ils rentraient chez eux. Ce sont des bandes organisées qui savent que les étudiants sont plus vulnérables, et qu’ils transportent souvent des objets de valeur comme des smartphones ou des ordinateurs portables, car il s’agit d’une université technologique, et nous avons souvent besoin de ces outils dans le cadre du travail.

"J’ai moi-même été victime d’une tentative de vol"

Moi-même lorsque j’étais encore étudiant, j’ai été victime d’une tentative de vols aux abords de l’université, en pleine journée : je venais de passer le portail de l’établissement, et quelques mètres plus loin, deux garçons m’ont pris en sandwich. Ils ont commencé à me fouiller, et j’ai dû mon intégrité physique à un chauffeur de taxi qui passait par là et qui est sorti de sa voiture en courant vers eux pour les effrayer.

On a le sentiment d’être en insécurité permanente autour de notre campus : juste en face de chez moi, des bandits ont récemment forcé la porte d’entrée d’une maison. J’ai déjà vu ces gens escalader des murs pour cambrioler des appartements.

La vidéo de l’homme tabassé est le symbole d’une victime qui souffre entre les mains de ceux qui doivent le protéger. Les policiers sont devenus eux-mêmes des criminels.

Après la diffusion de la vidéo, le chef de la police kenyane, Hilary Mutyambai, a déclaré que les quatre policiers impliqués avaient été identifiés et suspendus. Il avait au préalable qualifié la scène d’"incident malheureux".

L’ONG Amnesty International a enjoint les autorités kényanes à "poursuivre individuellement les auteurs des violences" et à "mettre fin de façon générale à la violence excessive lors des manifestations publiques".

L’université Jomo Kenyatta est fermée depuis les incidents pour une durée indéterminée. Quant à l’homme visible sur la vidéo, après avoir été placé en garde à vue, il a été libéré le lendemain selon le média kényan CitizenTV, et emmené dans un hôpital à Nairobi. Il se repose désormais chez lui.


Article écrit par Alexandre Capron (@alexcapron)