Au Brésil, l’açaí, le nouvel «or noir d’Amazonie»

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La baie d’açaí ne s'est jamais vendue aussi cher qu’en 2020. Une aubaine pour les communautés ribeirinhas, les habitants traditionnels du bord du fleuve en Amazonie, pour qui ce « super-fruit », riche en fibres et antioxydants, est la base de l'alimentation mais aussi des revenus. Pour le consommateur urbain, ce fruit devient un produit de luxe, désormais prisé des consommateurs américains et européens.

De notre correspondante au nord de Belém, Sarah Cozzolino

Sur l’île de Marajó, en face de Belém au Brésil, Carlos Oliveira récolte des fruits. Après avoir grimpé aux palmiers d’açaí à la force de ses bras, il lave les fruits délicatement pour ne pas les abîmer. « Regardez cette couleur merveilleuse de l’açaí. Et c’est le fruit tout seul qui fait ça naturellement, cette belle couleur de vin… C’est pour ça qu’il est si précieux. »

C’est dans cette région que se trouvent les villes les plus pauvres du Brésil, avec l’indice de développement humain le plus bas du pays. Mais c’est aussi sur cette terre inondable, la forêt de vase, que l’on trouve l’açaí. Une baie qui ressemble à une grosse myrtille, surnommée « l’or noir d’Amazonie ». « Oui, c’est notre or noir, acquiesce fièrement Carlinhos. Dans la région, on le considère comme l’or noir parce qu’il génère beaucoup d’argent pour l’État du Pará. »

L’açaí, l’or noir pour des milliers de familles pauvres

Avec 150 000 tonnes de baies par an, le Pará est le plus grand producteur d’açaí du pays. La récolte, d’août à décembre, a été très faible cette année. « Il n’y a pas eu de grosses quantités, fait remarquer Jone. Mais la vente a été bonne, on a eu un bon prix, le panier de 14 kilos est monté jusqu’à 50 réais, L’année dernière, c’était autour de 25 ». L’açaí a en effet pris beaucoup de valeur, avec une augmentation de 100%.

Quand on s’aventure plus loin dans la rivière Canaticu, toutes les familles vivent de l’açaí, comme Maria Freitas. « Cette année j’ai réussi à acheter ce frigo, et en grande partie grâce à l’açaí », fait-elle remarquer. Elle qui a toujours vécu au bord de la rivière, dans une petite maison en bois sur pilotis, cultive aussi le manioc et a l’habitude de voir les prix osciller. « Moi je pense que c’est la pandémie qui a fait monter le prix, parce que tout a augmenté. On ne trouve rien de bon marché. C’est certainement cela qui a fait augmenter le prix de l’açaí. »

De faibles récoltes en 2020 : les prix de l’açaí se sont envolés

Au marché du Ver-o-peso, à Belém, les paniers d’açaí arrivent par bateaux tous les jours, et les acheteurs affluent de 18h à 6h du matin. Laudy Nunes est ce qu’on appelle un « batteur » d’açaí. À Belém, il a sa petite boutique où il mixe la baie pour la transformer en pulpe. « L’açaí est un des seuls produits qui n’a pas de prix fixe, indique Laudy Nunes. Ça dépend de la quantité. S’il y a beaucoup d’açaí, le prix baisse, s’il y en a peu, le prix augmente ».

Quand les prix s’envolent, il pointe du doigt les grandes usines qui exploitent ce produit qu’elles exportent. « Les usines achètent beaucoup d’açaí, explique-t-il. Elles vont jusque dans l’intérieur de l’État du Pará pour en acheter. Donc il y a moins d’açaí qui arrive ici sur le marché, il est plus cher, et moi, en tant qu’acheteur, je vais devoir répercuter cette augmentation sur le consommateur. Donc aujourd’hui, l’habitant du Pará a de plus en plus de mal à acheter de l’açaí. C’est pour ça qu’on a fait une manifestation contre les usines qui exportent parce qu’elles nous privent d’un produit qui nous appartient, et qui devient trop cher pour nos habitants. Car pour nous, c’est un aliment de base. »

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L’açaí, victime de la dégradation des forêts ?

Si l’exportation a augmenté ces dernières années, 60% de la production d’açaí est consommée localement. Une autre partie est exportée dans les États voisins et dans les métropoles du Sud du pays et seulement 10% de la production part à l’étranger. « Je pense que dans un environnement naturel comme la forêt, ces variations dans la production sont communes, remarque Jose Antonio Leite, analyste à l’Embrapa, l’entreprise brésilienne de recherche en agronomie. La forêt, les arbres, ne parviennent pas à maintenir un haut niveau de production durant plusieurs années. Les plantes doivent respirer, se reposer pour recomposer leurs stocks de nutriments et revenir à un niveau élevé de production. C’est sûrement ce qu’il s’est passé cette année, avec une conjonction de deux facteurs : la forêt a dû respirer, et la demande a augmenté. »

Les chercheurs manquent encore de recul pour expliquer la particularité de la récolte de l’année 2020. Mais producteurs comme universitaires craignent une dégradation de la culture d’açaí dans les prochaines années. Car l’impact du réchauffement climatique et des feux en Amazonie se fait déjà ressentir sur leurs cultures.

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