Attention à ce visuel trompeur minimisant le rôle des émissions humaines de CO2 dans le réchauffement climatique

Depuis la révolution industrielle, le CO2 émis par les activités humaines s'est ajouté au CO2 produit naturellement par les écosystèmes, augmentant la concentration de dioxyde de carbone dans l'atmosphère, entraînant le dérèglement climatique, établi par la communauté scientifique internationale. Mais régulièrement, des internautes relaient un visuel sur la composition de l'atmosphère, qui montre que le dioxyde de carbone en représente une part très faible (0,04%). Ils en tirent la conclusion erronée que cela montre que l'impact des activités humaines sur le réchauffement est minime. Mais c'est trompeur : si les chiffres avancés sur la composition de l'atmosphère sont exacts, l'effet du CO2 et de sa concentration accélérée sur le réchauffement climatique est avéré. Comparer sa proportion avec celle des gaz inertes qui composent majoritairement l'atmosphère ne prouve rien, ainsi que l'ont expliqué plusieurs experts à l'AFP.

D'innombrables carrés jaunes, des bleus, quelques rouges et un unique carré vert, avec en son centre, un point blanc : sur Facebook (1, 2, 3, 4), des internautes partagent un même visuel censé démontrer, via cette visualisation en couleurs, à quel point l'impact des émissions de CO2 - et notamment des émissions d'origine humaine - sur le réchauffement climatique serait minime, contrairement à ce que démontre le consensus scientifique sur le sujet.

<span>Capture d'écran prise le 29 mai 2024 sur Facebook. </span>
Capture d'écran prise le 29 mai 2024 sur Facebook.

"Pour comprendre combien 'ils' se foutent de vous… Composition de l’atmosphère : Azote - 78,08% ; Oxygène - 20,94% ; Argon - 0,93% ; CO2 total - 0,04% ; CO2 naturel - 0,0384% ; CO2 humain - 0,0016%", peut-on lire sur la légende de ce visuel.

"Le petit carré vert en haut à droite, c'est le CO2 total contenu dans l'atmosphère (0,04%), dont 0,0384% d'origine naturelle en vert, et 0,0016% d'origine humaine en blanc...", est-il aussi précisé.

Si ce visuel apparaît dans nombre de publications X (ex-Twitter) depuis quelques années et en plusieurs langues -notamment en anglais et en italien-, un internaute qui l'a partagé en mai 2024 sur Facebook y ajoute ce commentaire, à propos de la concentration de CO2 dans l'air, mesurée en "partie par million" (ppm) (indicateur qui permet de calculer le taux de pollution dans l'air et plus globalement dans l'environnement) : "La concentration du CO2 est passée de 300 ppm à plus de 400 ppm en un siècle. 1 ppm est une unité de chimie analytique, cela représente 1 molécule dans un espace d'un million de molécules."

Ce qui l'amène à conclure : "Prenons un stade de foot de 10.000 [...] personnes, [le] CO2 représente 4 personnes. On est passé en un siècle de 3 personnes à 4 personnes dans un stade de foot de 10.000 personnes. On veut nous faire croire que 1 molécule de CO2 a fait augmenter la température de 1°C !"

Mais si les proportions avancées dans ce visuel viral représentent correctement la composition de l'atmosphère, la prétendue démonstration qui l'accompagne est trompeuse, "sans aucun fondement scientifique", a indiqué à l'AFP le 28 mai 2024 Gerhard Krinner (lien archivé), directeur de recherche au CNRS, chercheur à l'Institut des géosciences de l'environnement de Grenoble et co-auteur du dernier rapport du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat).

Ainsi que l'a par ailleurs expliqué le 29 mai 2024 à l'AFP Didier Hauglustaine (lien archivé), climatologue et directeur de recherche au CNRS : "C’est une figure [un visuel, NDLR] classique, qu'on utilise par exemple dans des cours, mais précisément pour montrer l'inverse de ce qui est dit [ici]."

Une comparaison qui n'a pas de sens scientifique

Ce n'est pas la première fois que les pourcentages de gaz composant l'atmosphère sont ainsi mis en avant dans un visuel et interprétés de manière erronée. L'AFP a déjà vérifié, en mai 2023, un schéma reprenant les mêmes données autour de l'azote (N2), de l'oxygène (O2), de l'argon et du CO2 (dioxyde de carbone).

Comme le rappelle le site de l'agence spatiale américaine NASA (lien archivé), l'atmosphère est en effet composée d'environ 20,946% d'oxygène, de 78,084% d'azote et de 0,934% d'argon.

Le dioxyde de carbone, lui, représente environ 0,04% de l'atmosphère terrestre.

Mais le CO2, contrairement aux autres gaz sur ce schéma, est un gaz à effet de serre, comme la vapeur d'eau et le méthane. Ces gaz représentent moins de 1% de l'atmosphère, "mais ce moins de 1% est déterminant car les gaz à effet de serre absorbent le rayonnement infrarouge émis par la Terre, et augmentent la température de surface", ainsi que l'a expliqué à l'AFP en mai 2023 Cathy Clerbaux (lien archivé), directrice de recherche au Laboratoire atmosphères et observations spatiales.

Didier Hauglustaine détaille pour sa part : "Si la Terre était une pomme, l'atmosphère terrestre [serait] juste la peau de la pomme, donc c'est vraiment une couche très, très mince par rapport à la Terre. [...] Les gaz qui la composent majoritairement - O2, N2... - sont inertes, c’est-à-dire qu'ils n'interagissent pas avec le rayonnement."

"On pourrait se dire 'nos émissions sont faibles par rapport à ce que représente l'atmosphère', mais non, car l'atmosphère est vraiment une couche très mince. [...] En émettant nos milliards de tonnes de carbone par an, [...] avec des gaz [...] très peu abondants, qu'on appelle gaz traces, [on] modifie le climat. C'est plutôt dans ce sens-là qu'on montre la figure", poursuit le spécialiste, rappelant que le CO2 est un gaz trace.

"Ce n'est pas une question d'abondance, parce qu'on compare [le CO2] à des gaz qui sont inertes. L’important, c'est le nombre de molécules qui sont présentes et qui peuvent détruire ou perturber, influencer le climat", comme le CO2, explique encore Didier Hauglustaine, pointant que si l'O2 et le N2 sont majoritaires dans l'atmosphère, ce ne sont pas elles qui ont "une importance pour le système climatique."

Le climatologue cite notamment l'exemple de la planète Vénus, où se trouve "énormément" de CO2, et où les températures sont "de plus de 400 degrés", alors qu'il fait très froid sur des planètes sans atmosphère, ayant peu voire pas de gaz à effet de serre : "Il est évident, dans les autres planètes du système solaire, que c'est la concentration des gaz à effet de serre qui [impacte] directement leur température."

En l'occurrence, comme le pointait déjà en mai 2023 Cathy Clerbaux, sans les gaz à effet de serre, "il ferait -18°C sur Terre au lieu de 15°C en moyenne. Donc, sans gaz à effet de serre, pas de températures clémentes et pas de vie sur Terre", tout en déplorant "les techniques habituelles des climato-sceptiques : prendre du vrai - ici les concentrations des gaz dans l'atmosphère - mais en donner une fausse interprétation - ici, faire comme si tous les gaz qui composent l'atmosphère jouaient le même rôle dans le réchauffement du climat".

<span>Graphique expliquant l'effet de serre, qui contribue au réchauffement de la planète</span>
Graphique expliquant l'effet de serre, qui contribue au réchauffement de la planète

Un "petit" nombre de ppm n'équivaut pas à une absence d'effet

L'analogie faite, dans l'une des récentes publications Facebook reprenant le visuel sur la composition de l'atmosphère, sur l'augmentation du ppm de CO2 sur Terre "de 300 ppm à plus de 400 ppm en un siècle" qui équivaudrait seulement, dans un stade de 10.000 personnes, à une augmentation de 3 à 4 personnes présentes dans les gradins, est donc trompeuse.

"[Cet internaute] profite un peu d'une erreur d'arrondi parce qu'en réalité on est passé de 280 ppm à 420 ppm, ce qui correspond à une augmentation de 50% au lieu d'une augmentation d'un tiers", pointe en premier lieu Gerhard Krinner.

La concentration de CO2, qui était de 282 ppm en 1800, a franchi en mai 2022 la barre des 420 ppm, selon l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA) (lien archivé).

Selon les dernières estimations de la NOAA, publiées en avril 2024, la concentration de CO2 s’établit en moyenne à 419,3 parties par million (ppm) sur l’année 2023.

Mais surtout, comme le souligne Gerhard Krinner, "ce n’est pas le nombre absolu ou la concentration absolue qui donne une indication sur l'effet : quand vous buvez du café, vous avez aussi 400 ppm de caféine, et c'est pourtant bien pour cet effet que vous buvez du café. Donc, ce n'est pas parce qu'en absolu on n'a que 400 parties par million de la substance active que celle-ci n'a pas d'effet."

"Si vous buvez un litre d'eau [avec] 400 mg de plutonium dedans, c'est aussi 400 ppm, vous mourrez directement. L'argument [avancé dans la publication] est complètement stupide", détaille encore le spécialiste.

Didier Hauglustaine abonde : "Si vous mettez par exemple, dans une atmosphère telle qu'on la respire, 400 ppm de gaz de cyanure dans une pièce, l'être humain ne peut le respirer que quelques minutes. Ce qui est important, c'est le pouvoir actif de la molécule, d'un point de vue de la toxicité [pour l'homme] dans le cas du cyanure ou d'un point de vue de la toxicité pour le climat dans le cas du CO2." 

"Si vous prenez un doliprane parce que vous avez de la fièvre, ça n'est que 500 mg. En comparant cela à la masse d'un corps de 80 kilos, ça ne représente aussi que 6 ppm, 6 parties par million de la masse de votre corps. Pourtant, c'est ça qui [agit]", prend pour autre exemple le climatologue.

Reprenant l'analogie du stade employée dans l'une des publications, Didier Hauglustaine pointe enfin : "Si vous avez un stade de foot entier rempli de personnes qui sont inertes, et que vous avez juste quelques supporters parmi elles, ces supporters-là sont importants si les autres ne disent rien. [...] Donc le fait d'avoir trois ou quatre supporters, ça change quand même les choses."

Une augmentation du CO2 année après année

Ainsi que l'a expliqué en mai 2023 à l'AFP Pierre Regnier, professeur au département géosciences et environnement de l'Université Libre de Bruxelles (ULB), "en conditions naturelles, les écosystèmes étaient stables et ne contribuaient pas à un dérèglement du CO2 dans l'atmosphère. Maintenant, à cause des activités humaines, l'atmosphère reçoit environ 10 milliards de tonnes de carbone par an en plus, dont environ la moitié est captée par l'océan et par les écosystèmes terrestres." L'autre moitié se retrouve dans l'atmosphère.

Les émissions de CO2 d'origine anthropique perturbent donc bien l'équilibre naturel, ainsi que l'a rappelé Cathy Clerbaux : "Sur un kilo de CO2 émis, un quart va aller dans l'océan, un quart va être absorbé par la végétation et la moitié va rester dans l'atmosphère."

Comme nous l'expliquions dans un précédent article de vérification, si la Terre s'est refroidie au cours des 100 derniers millions d'années, à la faveur d'une diminution de l'activité volcanique et de l'augmentation de l'érosion, ces variations naturelles du climat se font à un rythme sans commune mesure avec la rapidité des variations du climat anthropiques, c'est-à-dire celles engendrées par l'homme.

Celles-ci augmentent d'année en année comme en attestent les mesures retracées sur la courbe de Keeling, retraçant l'évolution de la concentration de dioxyde de carbone dans l'atmosphère depuis 1958, selon les mesures réalisées à l'observatoire Mauna Loa d'Hawaï et initiées par le scientifique américain Charles David Keeling.

On peut notamment y constater (lien archivé) que, depuis 2012, l'augmentation annuelle globale de CO2 est de plus de 2 ppm par an.

<span>Capture du graphique de l'augmentation annuelle de CO2 réalisée sur le site Global Monitoring Laboratory, le30 mai 2024. </span>
Capture du graphique de l'augmentation annuelle de CO2 réalisée sur le site Global Monitoring Laboratory, le30 mai 2024.

L'une des conséquences déjà observables de ce réchauffement est une augmentation attendue de la fréquence d’événements climatiques dits "extrêmes" tels que les sécheresses ou les précipitations hors normes.

L'origine humaine du changement climatique est régulièrement remise en question sur les réseaux sociaux. L'AFP a déjà démystifié des affirmations erronées prétendant ce n'est pas l'activité humaine mais le soleil ou les modifications de l'orbite terrestre qui sont responsables du réchauffement climatique.