Attention à ce tableau de chiffres utilisé pour contester l'élection d'Emmanuel Macron en 2017

Le 23 avril 2017, au soir du premier tour de l'élection présidentielle, Emmanuel Macron, candidat de La République en Marche, et Marine Le Pen, candidate du Front national, faisaient la course en tête, avec plus de 21% des voix. Le premier sera élu président de la République deux semaines plus tard à l'issue du second tour. Une élection qui n'a cessé depuis d'être contestée par certains internautes, qui jugent le chef de l'Etat "illégitime". Sept ans plus tard, à deux semaines des législatives des 30 juin et 7 juillet 2024 organisées après l'annonce de la dissolution de l'Assemblée nationale, des publications virales sur les réseaux sociaux affirment de nouveau que le premier tour de 2017 était "truqué". Elles relaient un tableau censé prouver que les "résultats partiels" en début de soirée du 23 avril 2017 donnaient seulement 1,59% des voix à Emmanuel Macron. Or ce tableau ne vient pas du ministère de l'Intérieur, ne fournit aucune source et les archives de l'AFP montrent qu'Emmanuel Macron était alors bien en tête de ce scrutin, dont la validité a été reconnue par le Conseil constitutionnel.

"2017 - FRAUDE ELECTORALE EN FRANCE Le premier tour des élections présidentielles françaises de 2017 donnait 1,59% à Emmanuel Macron à près de 50% du dépouillement des bulletins de vote. Les résultats finaux le propulsent comme par magie au second tour en lui donnant 24% des voix", affirme le 14 juin 2024 une publication sur X, relayée plus de 750 fois trois jours plus tard. Elle déduit de ce chiffre que "Macron est un président illégitime catapulter [sic] au pouvoir par l’Etat Profond Mondialiste et leur machine médiatique totalement complice et compromise".

A l'appui de cette fausse affirmation, un tableau, dont la définition est de mauvaise qualité, censé récapituler les "résultats partiels" à 20H45 des différents candidats du premier tour, comparés aux "résultats officiels", avec un calcul de la "différence" entre les deux qui montrerait qu'Emmanuel Macron aurait  engrangé "+8.213.343" voix dans l'intervalle grâce à d'inexpliqués "reports" de voix.

<span>Capture d'écran, réalisée le 18 juin 2024, d'une publication sur X</span>
Capture d'écran, réalisée le 18 juin 2024, d'une publication sur X

Ce même texte est repris dans une multitude de publications sur Facebook, avec ce tableau, mais aussi parfois sans.

On retrouve le même raisonnement dans des publications relayant une vidéo de 5 minutes contestant la validité du premier tour de la présidentielle de 2017. Des versions longues de plus de 10 minutes circulaient déjà en 2021, sur Facebook ou des sites internet relayant régulièrement des vidéos relayant des affirmations fausses ou trompeuses.

<span>Capture d'écran, réalisée le 18 juin, d'une publication sur Facebook utilisant une vidéo relayant des fausses informations sur le premier tour de la présidentielle de 2017</span>
Capture d'écran, réalisée le 18 juin, d'une publication sur Facebook utilisant une vidéo relayant des fausses informations sur le premier tour de la présidentielle de 2017

Vagues de désinformation

Ce n'est pas la première fois que l'idée d'un premier tour supposément falsifié de la présidentielle de 2017 circule sur les réseaux sociaux : l'AFP avait démontré quelques mois après le scrutin que c'était faux.

Après la présidentielle de 2022, l'AFP avait aussi vérifié de multiples allégations affirmant via divers arguments trompeurs qu'elle était truquée : les bulletins dépouillés après 20H00 n'auraient pas été comptabilisés, 2 millions de voix pour Marine Le Pen auraient disparu, le RN aurait fait recompter les voix car il soupçonnait une fraude, Emmanuel Macron serait étrangement arrivé en tête sur "100% des appareils de vote électronique", un défaut d'affichage en Martinique prouverait que le scrutin était truqué, ou bien encore la société Dominion, qui fournit du matériel de vote électronique et avait été accusée par Donald Trump et ses soutiens d'avoir facilité des fraudes lors des élections américaines de 2020 - ce qui n'a jamais été prouvé - aurait été mandatée pour compiler les résultats de l'élection française.

L'annonce de la dissolution de l'Assemblée nationale le 9 juin 2024 par Emmanuel Macron (archive) s'est accompagnée d'une nouvelle vague de désinformation concernant les élections européennes, prétendument "truquées", qui l'ont précédée, mais aussi sur la légalité du calendrier des législatives à venir dans la foulée, les 30 juin et 7 juillet 2024 .

Chiffres infondés

Les nouvelles publications virales de juin 2024 mettent donc en avant un tableau qui prétend récapituler les "résultats partiels" du premier tour de la présidentielle de 2017 pour chaque candidat à 20H45, soit trois quarts d'heure après l'annonce des premières estimations des instituts de sondage traditionnellement publiées à 20H00 par les médias. Ces soi-disant "résultats partiels" sont comparés aux "résultats officiels".

D'où vient ce tableau ? L'AFP n'a pas été en mesure de retrouver son origine. En tout état de cause, il n'émane pas du ministère de l'Intérieur, a confirmé ce dernier à l'AFP le 17 juin. C'est ce ministère qui est chargé d'organiser les scrutins et de centraliser les résultats via les préfectures qui les lui font remonter (archive).

Le tableau donne à Emmanuel Macron à 20H45 un très faible score : 1,59% des voix. Mais aussi près de 18,90% à Jean Lassalle (mouvement Résistons), présenté dans la vidéo de 5 minutes comme "le troisième homme" et la "révélation" de cette présidentielle (il recueillera en réalité 1,21% des suffrages selon les résultats officiels). Il est placé juste derrière un supposé "ticket Le Pen-Mélenchon", évalués respectivement à 24,01 et 21,02% des voix (ils engrangeront en réalité 21,30 et 19,58% des voix).

Mais ces "résultats partiels" sont infondés.

Si l'on se replonge dans les archives de l'AFP pour cette soirée du 23 avril 2017, les premières estimations des instituts de sondage à 20H00 confirmaient qu'Emmanuel Macron était alors bien en tête, talonné par Marine Le Pen, comme on peut le voir dans cet extrait d'une dépêche AFP publiée à 20H05 :

<span>Capture d'écran, réalisée le 17 juin 2024, d'une dépêche AFP du soir du 23 avril 2017</span>
Capture d'écran, réalisée le 17 juin 2024, d'une dépêche AFP du soir du 23 avril 2017

A 20H39, soit quasiment au moment cité dans le tableau ("20H45"), les estimations plaçaient toujours Emmanuel Macron en tête, avec 23 à 24% des voix selon les instituts, devant Marine Le Pen, créditée de 21,6 à 23% :

<span>Capture d'écran, réalisée le 17 juin 2024, d'une dépêche AFP du soir du 23 avril 2017</span>
Capture d'écran, réalisée le 17 juin 2024, d'une dépêche AFP du soir du 23 avril 2017

Résultats validés par le Conseil constitutionnel

Les chiffres publiés traditionnellement à partir de 20H00 sont en fait des "estimations" réalisées par les instituts de sondage.

Contrairement aux sondages déclaratifs publiés par les instituts d'opinion avant la période électorale, ces estimations sont calculées selon une méthodologie bien définie, à partir de bulletins réellement dépouillés et de projections des résultats pour les bureaux de vote qui n'ont pas encore terminé le dépouillement, comme l'expliquaient des sondeurs à l'AFP en 2022 dans cet article de vérification.

Ces estimations sont différentes des "résultats officiels", qui comptabilisent les voix dépouillées dans l'intégralité des bureaux de vote de France métropolitaine et d'outre-mer, excepté les bulletins invalidés pour cause d'irrégularité.

Ces résultats officiels sont d'abord publiés par le ministère de l'Intérieur plusieurs heures après la fin du scrutin, puis le Conseil constitutionnel, garant de la régularité du vote comme le prévoit l'article 58 de la Constitution, vérifie que c'est bien le cas, avant de les valider et les proclamer officiellement le premier mercredi suivant le jour du vote (archive).

Pour le premier tour de la présidentielle de 2017, le ministère de l'Intérieur a publié les résultats dès le 23 avril : ils montrent 8.657.326 voix pour Emmanuel Macron et 7.679.493 pour Marine Le Pen, sur 36.058. 813 suffrages exprimés selon le ministère (archive). En tête avec respectivement 24,01 et 21,30% des voix, tous deux étaient donc qualifiés pour le second tour (archive).

Le Conseil constitutionnel a ensuite validé et publié les résultats sur son site internet le 26 avril, confirmant qu'Emmanuel Macron avait bien recueilli le plus de voix (8.656.346), devant Marine Le Pen (7.678.491), sur 36.054.394 suffrages exprimés (archive) :

<span>Capture d'écran, réalisée le 18 juin 2024, du site du Conseil constitutionnel</span>
Capture d'écran, réalisée le 18 juin 2024, du site du Conseil constitutionnel