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Attention à ces sondages qui donnaient Amadou Ba gagnant au Sénégal

L'opposant antisystème Bassirou Diomaye Faye, encore en prison il y a une dizaine de jours, va devenir le président du Sénégal après la reconnaissance lundi par son principal adversaire, Amadou Ba, d'une victoire dès le premier tour. Avant le scrutin du 24 mars, plusieurs publications virales s'appuyant sur de prétendus sondages donnaient pourtant M. Ba largement vainqueur. Mais ces chiffres étaient fantaisistes, et la loi sénégalaise interdit par ailleurs la diffusion de sondages d’opinion en période électorale.

Quelque 7,3 millions de Sénégalais ont élu leur cinquième président le 24 mars 2024 en se rendant dans environ 16.000 bureaux de vote à travers le pays et à l'étranger. Ils ont eu le choix entre le candidat du pouvoir, Amadou Ba, et 16 concurrents, parmi lesquels une femme (dépêche AFP archivée ici).

Mais c'est l'opposant antisystème Bassirou Diomaye Faye, encore en prison il y a une dizaine de jours, qui est sorti largement vainqueur après le dépouillement des suffrages.

Sa victoire restait suspendue à la reconnaissance par le candidat du pouvoir Amadou Ba, en l'absence de publication officielle des résultats, qui devrait prendre encore quelques jours.

Mais lundi M. Ba a admis sa défaite et appelé M. Faye pour le féliciter. Le président sortant Macky Sall est allé sur les réseaux sociaux pour également féliciter M. Faye, qui l'a farouchement combattu ces dernières années et que "les tendances donnent gagnant".

Des jours avant l’élection présidentielle du 24 mars au Sénégal, les partisans des 17 candidats arrivés au bout de la campagne, n’avaient pas lésiné sur les chiffres et prétendus sondages pour prédire la victoire de leur champion.

Alors même que la loi sénégalaise du 14 avril 1986 (publiée ici par le média de vérification Africa check), interdit la publication et la diffusion d’enquêtes d’opinion et autres estimations de vote en période électorale (archivée ici), sous peine de sanctions judiciaires.

A Amadou Ba, l'ex-premier ministre et candidat adoubé par le président sortant, Macky Sall, une douteuse enquête d’opinion prédisait ainsi une victoire écrasante avec 56% des voix au premier tour, très loin devant Bassirou Diomaye Faye, arrivé troisième (10%). Cet institut de sondage électoral dit "ISE" n'est pourtant référencé nulle part.

Une autre enquête favorable à Amadou Ba et largement relayée mi-mars, avait été attribuée à un cabinet français de sondages politiques "OpinionWay".

<span>Capture d'écran d'un post sur X (ex-Twitter), réalisée le 26 mars 2024</span>
Capture d'écran d'un post sur X (ex-Twitter), réalisée le 26 mars 2024

Le démenti du vice-président de cette entreprise, Bruno Jeanbart, n’avait pas ralenti le partage du visuel de ce sondage imaginaire. "Ce sondage n’existe pas et n’a jamais été réalisé par OpinionWay, ils donnent des résultats aberrants. C’est une fake news", avait-t-il lâché sur son compte Twitter. "Je vous confirme qu’il s’agit bien d’un démenti émanant de nous, que j’ai rédigé personnellement ", a-t-il réitéré à l'AFP, contacté le 25 mars 2024 sur son email professionnel.

D'autre part, le nom de ce cabinet est mal inscrit sur le visuel trompeur. On lit "OpinonWay" au lieu d'"OpinionWay".

Les résultats d'un autre prétendu sondage donnant M. Ba en tête (30%), suivi de très près par Khalifa Sall (26%), puis Bassirou Diomaye Faye ( 25%) avait prétendument servi de Une au quotidien d'Etat le Soleil largement relayée sur X comme ici. Pourtant, il s'agit d'une fausse Une. Le montage est flagrant: on remarque notamment l'absence de la boule incandescente à la place du O de soleil comme dans le logo original.

<span>A gauche, la fausse Une annonçant un faux sondage. A droite, une vraie Une du journal Le soleil.</span>
A gauche, la fausse Une annonçant un faux sondage. A droite, une vraie Une du journal Le soleil.

D'autres sondages fantaisistes avaient donné d'autres candidats en tête. Comme ce sondage donnant M. Bassirou Diomaye Faye en tête avec 75% des intentions de votes, partagé dans une vidéo devenue virale sur TikTok. Elle cumulait plus d’un demi-million de vues sur un compte de plus 200.000 abonnés avant d’être supprimée, mais reprise ici.

Si la tendance est la même que celle des estimations reconnues par M. Ba et le président Macky Sall, ce sondage n'était cependant aucunement fiable, puisque non sourcé. Il n'était pas possible de connaître l'institut de sondage qui l'aurait réalisé, ni même l'étendue de l'échantillon sondé.

Dynamique post-électorale

Cette floraison de sondages fabriqués aurait pu "influencer la dynamique post-électorale", selon Jean-Jacques Kokuvi, du cabinet d’études de marché et d’opinion Afrik Survey, basé au Sénégal, interrogé par l’AFP le 22 mars.

Quelle aurait pu être la réaction des jeunes partisans de M  Diomaye Faye par exemple, face à l'annonce que leur candidat aurait été absent au second tour, "alors qu'ils ont été inondés d'affirmations, émanant de journalistes, d'amis et de +personnes bien informées+, prétendant que les sondages attribuaient à leur favori plus de 55% des intentions de vote".

L’absence de sondages autorisés par la loi pourrait-elle expliquer cette cacophonie sur les réseaux sociaux ? Selon M. Kokuvi, autoriser les "sondages officiels" ne stoppera ni la création ni la diffusion de sondages fallacieux, et encore moins la croyance en ces derniers, pense-t-il, persuadé que la majorité préférerait chercher des sondages qui renforcent leurs candidats favoris.

"En ce qui concerne la nécessité pour l'électorat de disposer de sondages officiels, je ne pense pas que cela soit crucial. Les choix électoraux ne se basent pas principalement sur les prévisions des sondages, surtout pas lors du premier tour.", ajoute Jean-Jacques Kokuvi.

Bassirou en tête à l’issue du vote

A l’issue du vote et des dépouillements du 24 mars, Bassirou Diomaye Faye a un avantage à la présidentielle sur ses adversaires (dépêche de l’AFP archivée ici).

Les résultats publiés dans les médias locaux et sur les réseaux sociaux le proclament vainqueur du premier tour, devant le candidat du pouvoir, Amadou Ba, et très loin devant les autres.

Dans une déclaration télévisée le 25 mars, Amadou Ba a félicité le vainqueur et salué "la victoire de la démocratie sénégalaise". Macky Sall a lui aussi félicité dans un tweet,"le vainqueur, M. Bassirou Diomaye Faye, que les tendances donnent gagnant".

La commission électorale nationale a jusqu'à vendredi pour publier des résultats provisoires, avant leur validation par le Conseil constitutionnel.

M. Faye se veut le "candidat du changement de système" et d'un "panafricanisme de gauche". Son programme insiste sur le rétablissement de la "souveraineté" nationale, bradée selon lui à l'étranger. Il a promis de combattre la corruption et mieux répartir les richesses, et s'est aussi engagé à renégocier les contrats miniers, gaziers et pétroliers conclus avec des compagnies étrangères.