Attention à ces publications alarmistes sur la remise en route de l'accélérateur de particules du CERN

La remise en route du plus grand et plus puissant accélérateur de particules au monde de l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN), le LHC, risque-t-elle de créer des trous noirs aux effets cataclysmiques? C'est ce qui inquiète des internautes qui appellent à revenir sur son lancement à une énergie de collision record. Mais des scientifiques qui s'appuient sur un rapport de sécurité du CERN, pointent que les collisions produites par le LHC ne font que reproduire un phénomène déjà existant dans la nature. Même si d'hypothétiques trous noirs microscopiques venaient à être créés, ce qui n'est théoriquement pas possible, ils seraient infiniment petits, n'existeraient qu'une fraction de secondes, et aideraient à mieux percer les secrets de la physique, affirment ces experts.

"Le CERN et le gros accélérateur en Suisse allument leur cylindre pour la première fois et ils vont faire on ne sait trop quoi le 5 juillet", assure une vidéo traduite de l'anglais et qui cumule plus de 15.000 vues sur la plateforme Odysee, soutenant que cet appareil pourrait servir à "ouvrir un portail" vers une "autre dimension".

Depuis le début du mois de juillet, ces messages se sont multipliés sur les réseaux sociaux au sujet de l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN).

"Selon une équipe de scientifiques (...) le LHC pourrait transformer la planète en un astéroïde fumant de la taille d'un terrain de baseball" ou "créer un micro trou noir engloutissant la Terre du noyau vers l'extérieur, sinon le soleil, en générant une énorme quantité d'énergie équivalente à une bombe thermonucléaire par seconde", affirme une autre publication datée du 6 juillet sur Facebook.

Capture d'écran prise sur Facebook le 21/07/2022

Capture d'écran prise sur Odysee le 21/07/2022

 

 

 

Capture d'écran prise sur Telegram le 21/07/2022

Capture d'écran prise sur le site Le Nouvel Ordre Mondial le 21/07/2022

 

 

Cette théorie a également été relayée de manière virale en anglais (1, 2).

Le LHC du CERN,  aussi appelé "Grand collisionneur de hadrons",  est l'accélérateur de particules le plus grand et le plus puissant du monde.

Il a été mis en route en 2008.  Ses deux faisceaux de protons -particules dans le noyau de l'atome- accélérés à une vitesse proche de celle de la lumière, circulent en sens contraire dans l'anneau de 27 km, enfoui à 100 mètres sous terre à la frontière franco-suisse.

Présentation du Grand collisionneur de hadrons du CERN ( AFP / Paz PIZARRO, Sophie RAMIS, Laurence SAUBADU)

Le LHC a été remis en route en avril, après un arrêt technique de trois ans, pour des travaux de maintenance et d'amélioration de sa production et détection de particules.

Le 5 juillet, il a été poussé à une énergie de collision record avec une pleine puissance de 13,6 milliards de milliards d'électronvolts (TeV), qu'il assurera pendant quatre ans, comme l'explique l'AFP dans cette dépêche.

L'objectif ? Enregistrer les collisions de protons, qui produisent des particules éphémères dont l'analyse pourrait aider à mieux expliquer la structure de la matière.

"Les recherches du LHC servent à essayer de reproduire les conditions dans lesquelles l'univers a été créé lors qu'il y a eu le Big Bang. Car ensuite, l'univers a refroidi pour devenir ce qu'il est aujourd'hui", a détaillé le 21 juillet à l'AFP Stéphanie Roccia, une maître de conférences à l'université Grenoble Alpes et physicienne des particules.

"Or, les lois de la physique sont telles qu'on ne peut pas simplement mesurer des choses à basse énergie et comprendre comment ça s'est passé à plus haute énergie. Donc à chaque nouvelle mise à jour de l'accélérateur, on essaye d'aller un peu plus loin en énergie pour voir ce qu'il s'est passé un peu plus tôt dans l'histoire de l'univers", poursuit la scientifique.

Des phénomènes déjà existants dans la nature

Mais cet outil pourrait-il vraiment se révéler dangereux? Elliot Lipeles, professeur associé de physique à l'Université de Pennsylvanie, a indiqué à l'AFP que des scientifiques ont examiné les accusations sur le manque de sécurité du LHC et ne leur ont trouvé aucun fondement.

Un homme passe en vélo devant le Grand collisionneur de hardons du CERN, le 6 février 2020 ( AFP / VALENTIN FLAURAUD)

"Ces allégations ont été étudiées en profondeur et il n'y a aucun risque", a-t-il déclaré, en citant un rapport de sécurité du CERN, publié en 2003 et dont les conclusions ont été confirmées dans des recherches ultérieures au gré des différentes montées en puissance de l'appareil.

"L'argumentaire développé dans le rapport de 2003 est parfaitement correct et fait référence dans le domaine des scientifiques", abonde Stephanie Roccia. "Les collisions qui ont lieu au CERN se font à haute énergie d'un point de vue technologique, mais cela reste des collisions qui sont à bien plus basse énergie que ce qui se passe avec des rayonnements cosmiques". Or ces rayonnements "arrivent déjà naturellement sur la Terre en permanence et l'Homme y est habitué. Donc toute collision qui a lieu au CERN a de toute façon déjà eu lieu un nombre incalculable de fois dans notre atmosphère au-dessus de notre tête ou à côté de nous sans que ça ne pose jamais de problème", poursuit la chercheuse.

Concernant le risque de créer des trous noirs, "les propriétés bien établies de la gravité, décrites par la relativité d'Einstein, excluent que des trous noirs microscopiques puissent être produits au LHC", indique le CERN sur son site.

Cependant, cette hypothèse a tout de même été envisagée par les scientifiques dans le rapport sur le LHC de 2003. "Bien que la théorie prédise que les trous noirs microscopiques se désintègrent rapidement, on peut démontrer que même d'hypothétiques trous noirs stables seraient inoffensifs, en étudiant les conséquences de leur production par les rayons cosmiques", poursuit le CERN. "Ces trous noirs n'auraient pas le temps d'amorcer l’accrétion de matière et resteraient sans effets macroscopiques (...) l'étude des conséquences de leur production par des rayons cosmiques montre leur caractère inoffensif".

"Ces collisions de protons au LHC font des particules excessivement légères, et donc elles créeraient un trou noir de la masse qu'elles ont, c'est-à-dire infiniment léger. Il ne pourrait pas attirer quoi que ce soit, il serait moins attractif qu'un caillou posé par terre, et il ne vivrait pas longtemps. Dans la science-fiction les gens prétendent que l'on pourrait accéder à d'autres dimensions via des trous noirs géants au cœur  des galaxies, qui font 100 fois la masse du soleil, tout cela peut créer une confusion mais ce n'est en tout cas pas du tout de ce genre de trous noirs dont on parle pour le LHC du CERN !", pointe Stephanie Roccia.

"Les particules frappent l'atmosphère de la Terre en permanence à des énergies bien plus élevées que celles que nous pouvons créer en laboratoire (...) si un trou noir est créé en laboratoire, cela signifie qu'il est créé dans l'atmosphère en permanence", abonde David Miller, professeur associé de physique à l'Université de Chicago qui a participé aux recherches du CERN.

"Le fait que la Terre existe encore exclut la possibilité que les rayons cosmiques ou le LHC puissent produire des micro-trous noirs chargés dangereux", poursuit le CERN.

David Miller assure en outre que les rumeurs d'ouverture d'un "portail" ou "univers parallèle" sur les réseaux sociaux vient d'une confusion autour de la notion d'une nouvelle "dimension" possible évoquée par les scientifiques. Les chercheurs font, eux, référence à des moyens potentiellement nouveaux de comprendre le monde de la  physique, y compris la force de gravité.

"Peut-être pouvons-nous créer une concentration microscopique d'énergie... qui existerait pendant une fraction de seconde et projetterait un tas de particules", a expliqué David Miller. "Si cela se produisait, ce serait incroyable car nous aurions découvert un nouveau comportement physique dans le monde naturel", poursuit-il.

"Cela voudrait dire qu'il existe des dimensions secondaires avec lesquelles on vit mais qu'on pourrait observer scientifiquement. Elles seraient tellement passivement présentes qu'on ne les auraient pas détectées depuis tout ce temps donc autant dire qu'elles seraient complètement inoffensives", pointe Stéphanie Roccia.

D'autres publications débattent enfin des risques à créer de l'antimatière, qui a la propriété de s'annihiler en présence de matière. Cela pourrait, selon des internautes, engendrer une explosion massive. Mais David Miller assure que l'antimatière est déjà utilisée dans le domaine médical, notamment en imagerie pour détecter les tumeurs - et que les quantités créées au CERN sont bien trop faibles pour constituer une menace.

Au rythme actuel de production, l'expert a assuré à l'AFP qu'"il faudrait 109 millions d'années pour créer 1,4 gramme de protons d'antimatière au CERN", une quantité comparable à celle d'une explosion nucléaire.

Le LHC fait l'objet de théories du complot depuis de nombreuses années, comme l'expliquait déjà cet article du Temps en 2007.

Capture d'écran du site du Temps, prise le 21/07/2022

Ces thèses ont été amplifiées à la faveur de la publication du roman de science-fiction de Dan Brown Anges et démons, qui racontait l'histoire d'un complot comprenant un vol d'antimatière au CERN.

Tom Hanks devant l'affiche du film Anges et Démons en 2009 ( AFP / TORU YAMANAKA)

Révolutionner la physique

Le LHC, temple mondial de l'infiniment petit, a permis la découverte du boson de Higgs en 2012 par Fabiola Gianotti, aujourd'hui directrice générale du CERN. "Le boson de Higgs est lié à certaines des questions les plus profondes de la physique fondamentale, qu'il s'agisse de la structure et la forme de l'Univers, comme de la façon dont s'organisent les autres particules", expliquait la chercheuse le 5 juillet.

Sa découverte a révolutionné la physique, en confirmant la prédiction des chercheurs qui en avaient fait, près de 50 ans auparavant, une pièce maîtresse du Modèle standard de la physique des particules. Le boson de Higgs est la manifestation d'un champ, c'est-à-dire un espace, qui donne une masse à des particules élémentaires formant la matière.

Désormais, neuf expériences vont mettre à profit la production de particules de l'accélérateur. Comme ALICE, qui étudie le plasma primordial de matière qui prévalait dans les dix premières microsecondes après le Big Bang. Ou LHCf, qui simule des rayons cosmiques.

L'étape suivante du grand collisionneur interviendra après la troisième pause, en 2029, avec son passage à la "haute luminosité", qui doit multiplier par dix le nombre d'événements détectables.

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