Attention à ce faux site de l'Armée française appelant à "s'engager pour l'Ukraine"

Le 26 février, Emmanuel Macron a affirmé que l'envoi de troupes occidentales en Ukraine ne pouvait "être exclu" à l'avenir, une déclaration vivement critiquée par une large partie de la classe politique française. Des propos qui ont également suscité une vague de désinformation sur internet. Courant mars, des internautes ont relayé un lien vers un site internet se présentant comme émanant du ministère français des Armées et appelant 200.000 personnes à "s'engager" pour l'Ukraine. Mais il s'agit d'un faux site, usurpant les codes visuels de la véritable plateforme d'engagement de l'armée de Terre, comme l'a indiqué le ministère. Le site authentique de l'armée de Terre ne fait d'ailleurs pas mention de l'Ukraine.

"L’armée de Terre recrute et forme 200 000 hommes pour mener des opérations en Ukraine", "Le recrutement pour la guerre en Ukraine a commencé. Il est stipulé sur le site que les immigrés sont prioritaires !" : sur X (ici et ici) et Facebook (ici et ici), des internautes relaient depuis le 27 mars 2024 un site internet appelant à "s'engager pour l'Ukraine".

<span>Captures d'écran réalisées sur X le 28 mars 2024</span>
Captures d'écran réalisées sur X le 28 mars 2024

"Soyez parmi les premiers à défendre les intérêts de la France en Ukraine", indique la page d'accueil, barrée d'une grande photo d'Emmanuel Macron aux côtés du président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Une citation du président français ("La Russie ne doit pas gagner cette guerre"), prononcée lors d'une interview du chef de l'Etat le 14 mars 2024, y figure également (lien archivé ici).

Le site comporte à plusieurs endroits les logos du ministère des Armées et de l'Armée de Terre.

<span>Capture d'écran réalisée sur le site usurpateur le 28 mars 2024 (avant suspension)</span>
Capture d'écran réalisée sur le site usurpateur le 28 mars 2024 (avant suspension)
<span>Capture d'écran réalisée sur le site usurpateur le 28 mars 2024 (avant suspension)</span>
Capture d'écran réalisée sur le site usurpateur le 28 mars 2024 (avant suspension)

Selon ce site, l'armée de Terre recruterait "200.000 volontaires hommes et femmes [...] de 18 à 48" ans pour "combattre en Ukraine". "Les immigrés sont prioritaires", est-il précisé.

Plusieurs fonctions sont présentées, chacune bénéficiant de son volet dédié. Ainsi, d'après ce site, un officier, dont la mission consisterait au bout d'un mois de formation à "encadrer au quotidien une section ou un peloton (13 à 30 combattants) en Ukraine", aurait une rémunération de 12.000 euros brut par mois "hors primes". Si ce militaire venait à perdre la vie, une prime d'un million d'euros serait versée à la famille, est-il également indiqué.

<span>Capture d'écran réalisée sur le site usurpateur le 28 mars 2024 (avant suspension)</span>
Capture d'écran réalisée sur le site usurpateur le 28 mars 2024 (avant suspension)

Le site renvoie par ailleurs à des profils de vrais militaires sur la plateforme de rencontres professionnelles MyJobGlasses (lien archivé ici).

<span>Capture d'écran réalisée sur le site usurpateur le 28 mars 2024 (avant suspension)</span>
Capture d'écran réalisée sur le site usurpateur le 28 mars 2024 (avant suspension)

Parmi les relais sur cette supposée campagne de recrutement, on retrouve Alexandre Juving-Brunet, un ancien gendarme qui a quitté la profession en 2016. A l'été 2021, l'homme avait publié une vidéo virale contenant de nombreuses fausses affirmations sur le Covid-19 et la vaccination, comme l'avait expliqué l'AFP.

En 2022, il avait été candidat aux élections législatives avant d'être mis en examen et placé en détention provisoire pour la mise en circulation du "Franc libre", une monnaie supposée "remplacer" l'euro (lien archivé ici).

Dans un message sur X le 27 mars 2024, il partage le lien vers le site "sengager-ukraine.fr", en assurant que "ce ne serait pas un faux site".

<span>Capture d'écran réalisée sur X le 28 mars 2024</span>
Capture d'écran réalisée sur X le 28 mars 2024

Usurpation de site officiel

En réalité, ce site pour "s'engager en Ukraine" n'émane pas du gouvernement français. Jeudi 28 mars, le ministère des Armées a dénoncé sur X un site "qui reprend la charte graphique des sites gouvernementaux" tout en assurant qu'il s'agit d'un faux, "relayé sur les réseaux sociaux par des comptes malveillants, pour une campagne de désinformation" (lien archivé ici).

L'organisme français de lutte contre les ingérences numériques étrangères, Viginum, a contribué à l'enquête, a indiqué à l'AFP le cabinet du ministre, Sébastien Lecornu (lien archivé ici). "Les services du ministère sont mobilisés aux côtés de Viginum pour faire la lumière sur cette manoeuvre informationnelle ciblant la France", a précisé le cabinet, dénonçant "une usurpation d'un site officiel de l'armée de terre".

Le site ressemble en effet à "sengager.fr", la plateforme de recrutement de l'armée de Terre (lien archivé ici). On y retrouve une mise en page similaire, les mêmes logos institutionnels ainsi que les profils de soldats. A la différence près que le site officiel ne mentionne pas l'Ukraine et indique chercher à recruter 16.000 militaires et 5.000 réservistes.

<span>Comparaison entre le site usurpateur (à gauche) et le véritable site de recrutement de l'Armée de terre (à droite)</span>
Comparaison entre le site usurpateur (à gauche) et le véritable site de recrutement de l'Armée de terre (à droite)
<span>Comparaison entre le site usurpateur (à gauche) et le véritable site de recrutement de l'Armée de terre (à droite)</span>
Comparaison entre le site usurpateur (à gauche) et le véritable site de recrutement de l'Armée de terre (à droite)

Preuve d'une certaine sophistication, le site usurpateur renvoie à plusieurs reprises vers le site officiel, notamment lorsque l'on clique sur les "mentions légales" ou "conditions générales d'utilisation".

Un peu avant 13H00 (12H00 GMT) jeudi 28 mars 2024, le faux site usurpateur était inaccessible. "Page suspendue", précise l'hébergeur. Selon une source gouvernementale à l'AFP, le site a été désactivé par les services français.

<span>Capture d'écran réalisée sur le site usurpateur le 28 mars 2024 (après suspension)</span>
Capture d'écran réalisée sur le site usurpateur le 28 mars 2024 (après suspension)

Comme le montre une recherche sur Whois, qui permet de d'obtenir des informations sur les noms de domaine de sites, ce site a été créé le 15 mars 2024, soit le lendemain de l'interview d'Emmanuel Macron assurant que "la Russie ne doit pas gagner cette guerre", et sa dernière mise à jour a été effectuée le 20 mars (lien archivé ici).

<span>Capture d'écran réalisée sur le site Whois.com le 28 mars 2024</span>
Capture d'écran réalisée sur le site Whois.com le 28 mars 2024

Une fausse publicité prétendument diffusée sur LCI

Sur X, la promotion de ce faux site de recrutement de l'armée a parfois été accompagnée d'une vidéo d'une cinquantaine de secondes (comme ici, ici et ici).

On y voit, sur un téléviseur, la chaîne d'information en continu LCI. "A suivre : Armes, munitions : la France accélère", indique l'inscription à l'écran. Au bout de quelques secondes, une page de publicité est lancée avec comme première annonce cette supposée campagne de recrutement.

"Depuis deux ans, la France se tient au côté de l'Ukraine dans leur combat (sic) contre l'agresseur russe. Afin de défendre la démocratie, nos valeurs communes, et à soutenir nos amis ukrainiens, notre armée doit recruter et former 200.000 hommes et femmes de 18 ans à 48 ans pour mener des opération en Ukraine", explique la narrateur de cette publicité. "Soyez les premiers à défendre les intérêts de la France en Ukraine, votre sacrifice et votre dévouement pour nos démocraties ne sera pas oublié", poursuit-il.

<span>Capture d'écran réalisée sur X le 29 mars 2024</span>
Capture d'écran réalisée sur X le 29 mars 2024

Mais cette annonce n'a pas réellement été diffusée sur l'antenne de LCI.

Comme relevé par nos confrères de Checknews, l'émission sur l'augmentation par la France de sa production d'armes et munitions a été diffusée par LCI le mardi 26 mars dans l'après-midi (à partir de 0:31:22, liens archivés ici et ici). En revanche, les premiers spots promotionnels étaient consacrés à des cartouches pour imprimantes, à un réseau de concessionnaires automobiles et à la profession de surveillant pénitentiaire. Rien à voir, donc, avec la supposée campagne de recrutement aperçue dans les vidéos relayées en ligne.

Décrédibiliser le soutien occidental

Ces derniers mois, l'objectif majeur de la désinformation pro-russe à destination des publics occidentaux consiste à chercher à saper la soutien occidental à Kiev, vital dans sa lutte contre la Russie. Dans ce cadre, des faux graffitis et fausses publicités anti-Zelensky ont par exemple été partagés sur les réseaux sociaux.

Comme révélé par l'AFP, depuis septembre, la désinformation en ligne attribuée à la Russie ne consiste plus seulement à relayer des infox anti-ukrainiennes mais aussi à interpeller directement les médias occidentaux pour les inciter à en vérifier certaines. Une vaste "entreprise de diversion" à destination des journalistes, alertent les experts.

Dans une interview au Figaro publiée jeudi 28 mars, le chef de Viginum, Marc-Antoine Brillant, révèle que l'organisme a identifié l'an passé près de 230 phénomènes inauthentiques sur les réseaux sociaux, dont une douzaine d'ingérences étrangères (lien archivé ici). "C'est 40% de plus qu'en 2022", précise M. Brillant. "La Russie s'affirme comme l'acteur le plus agressif sur le champ informationnel".

Jeudi, le ministère des Armées ne désignait officiellement aucune piste quant aux auteurs du faux site.

Mais un haut responsable français a indiqué à l'AFP qu'il portait "la marque d'un dispositif russe ou pro-russe, dans le cadre de la campagne de désinformation selon laquelle l'armée française se préparerait à envoyer des hommes en Ukraine" se battre contre la Russie. Tout converge: le narratif, la méthode. Il y a une manoeuvre", a-t-il ajouté sous couvert de l'anonymat.

L'affirmation le 26 février par Emmanuel Macron que l'envoi de troupes occidentales en Ukraine ne pouvait "être exclu" à l'avenir avait déclenché un torrent de réactions et fausses informations sur les réseaux sociaux.

Sur TikTok notamment, des comptes habitués à relayer la propagande pro-russe ont multiplié les vidéos alarmistes sur une prochaine guerre mondiale déclenchée et/ou annoncée par l'Otan, ainsi que la forte probabilité que l'Etat français mobilise les Français pour les envoyer en Ukraine. Parmi ces contenus aux centaines de milliers voire millions de visionnages, on retrouve par exemple plusieurs vidéos de l'ex-gendarme Alexandre Juving-Brunet.

Certains comptes, comme celui de ce jeune homme en tenue militaire, ont désormais un contenu entièrement centré sur ces suppositions de mobilisation générale.

29 mars 2024 Ajoute des paragraphes sur une fausse vidéo promotionnelle prétendument diffusée sur LCI