Attention à ces articles qui affirment que "les personnes vaccinées sont dangereuses et doivent être isolées des non-vaccinées"

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Les personnes non-vaccinées seraient moins "dangereuses" que les vaccinées qui devraient être placées en "quarantaine", avancent plusieurs articles partagés des milliers de fois ces dernières semaines, citant une interview de Christian Perronne et prétendant s'appuyer sur les affirmations d'un médecin israélien. C'est infondé, et va à l'encontre des données scientifiques connues à ce jour, selon les spécialistes interrogés par l'AFP. En outre, les citations du médecin israélien utilisées dans l'article sont des extraits trompeurs d'une interview dans laquelle il se prononce en faveur de l'injection d'une troisième dose de vaccin dans son pays.

"Les personnes vaccinées sont dangereuses et doivent être isolées des personnes non vaccinées", assurent les titres de plusieurs articles publiés ces dernières semaines, reprenant l'extrait d'une interview de Christian Perronne datant d'août 2021, diffusée par le média en ligne britannique "UK Column", qui se présente comme une "source d'information alternative".

Le même article a été mis en ligne le 19 septembre sur un premier site, et partagé plus de 1.500 fois sur Internet depuis, selon l'outil de mesure de l'audience sur les réseaux sociaux Crowdtangle.

Il a été publié sur de nombreux autres entre le 31 octobre et le 2 novembre, et partagé pour chacun à plusieurs centaines de reprises depuis (ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici).

Capture d'écran du site "resistance-mondiale.com", réalisée le 10/11/2021

Capture d'écran du site "Réseau International", réalisée le 10/11/2021

Capture d'écran du site "Le Grand Réveil", réalisée le 10/11/2021

Capture d'écran du site "Planetes 360", réalisée le 10/11/2021

Le texte de l'article a aussi été vu plusieurs milliers de fois depuis la mi-septembre sur le réseau social Telegram.

Des affirmations similaires ont aussi collecté plus de 1.100 partages sur Twitter (ici, ici, ici).

Des "preuves" fondées sur des données israéliennes introuvables

"Les personnes non vaccinées ne sont pas dangereuses. Les personnes vaccinées sont dangereuses pour les autres. C'est prouvé en Israël maintenant, avance Christian Perronne cité dans les publications.

Cependant, ces "preuves" fondées sur des données israéliennes n'existent pas, ont expliqué mi-novembre deux immunologues à l'AFP.

"Scientifiquement, c'est absurde. Toutes les études montrent le contraire. C'est soit de l'incompétence, soit de la malhonnêteté", explique Claude-Agnès Reynaud, immunologiste et directrice de recherche au CNRS à l'AFP le 11 novembre.

Sandrine Sarrazin, chercheuse à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) au Centre d'Immunologie de Marseille-Luminy, renchérit le 12 novembre : "il n'y a rien, aucune donnée, qui appuie cette information : ça sort de nulle part".

Jusqu'à l'apparition du variant Delta, différentes études (1, 2, 3 ) avaient, à l'inverse, conclu que les vaccins réduisaient la charge virale, c'est-à-dire la présence du virus dans le nez des malades, détectée par un test PCR, comme l'avaient déjà précisé plusieurs chercheurs, dont Claude-Agnès Reynaud, dans ce précédent article.

La situation s'est toutefois complexifiée avec l'apparition du variant Delta. Plusieurs recherches ont montré que la charge virale chez certaines personnes vaccinées pouvaient être, notamment au début de l'infection, équivalente à celle de personnes non-vaccinées (1, 2, 3).

D'autres études ont mis en avant que cette charge virale était plus faible chez les vaccinés que les non-vaccinés (1, 2), comme relaté dans cet article recensant les recherches concernant la contagiosité chez les personnes vaccinées contaminées avec le variant Delta.

Mais aucune n'a, comme l'affirme Christian Perronne, montré que les personnes non-vaccinées pourraient avoir des charges virales plus faibles que les vaccinées.

"En aucun cas les personnes vaccinées ne peuvent être très contaminantes et dangereuses pour les non-vaccinées", assurait déjà Frédéric Altare, immunologue et directeur de recherche à l'Inserm fin août auprès de l'AFP.

Michaël Rochoy, médecin généraliste et chercheur membre du collectif "Du côté de la science", était parvenu aux mêmes conclusions dans un article de vérification du journal 20 Minutes.

La confusion pourrait provenir d'une incompréhension d'une étude réalisée en Israël, publiée début septembre et qui conclut que l'efficacité de la vaccination peut diminuer avec le temps, mais augmente avec l'injection d'une troisième dose, suppose Claude-Agnès Reynaud.

La première illustration de l'article "montre les nombres de cycles des tests PCR chez les personnes vaccinées positives au virus. Plus il y a de cycles, moins la charge virale est élevée", explique l'immunologue, comme cela avait aussi déjà été détaillé dans cet article de l'AFP. "Mais si on la communique sans explication, on peut croire qu'il s'agit d'une quantité de virus, et donc que les vaccinés avec une troisième dose auraient une charge virale plus importante que les autres, ce qui est faux", détaille-t-elle.

Capture d'écran de l'article publié dans la revue Nature le 2 septembre 2021, réalisée le 12/11/2021

Diminution de l'efficacité des vaccins et troisième injection

Avoir mesuré une charge virale équivalente chez des personnes vaccinées et chez des non-vaccinées infectées avec le variant Delta ne signifie pas que les vaccins sont inutiles, selon Sandrine Sarrazin.

"Quand ces recherches ont été menées, les personnes avaient déjà été vaccinées depuis 5 à 6 mois, or on sait aujourd'hui que la protection diminue avec le temps. Le variant Delta est aussi beaucoup plus contagieux : la phase de primo-infection est beaucoup plus rapide, c'est-à-dire que le virus rentre plus vite dans nos cellules", détaille-t-elle, précisant que "les charges virales des vaccinés baissaient aussi en 48 heures, beaucoup plus rapidement que celles des non-vaccinées".

Selon des données publiées le 24 août par les autorités américaines, l'efficacité des vaccins Pfizer et Moderna contre l'infection a en effet baissé de 91% à 66% depuis que Delta est devenu dominant aux Etats-Unis. En plus des caractéristiques du variant Delta, cela pourrait être lié au fait que l'efficacité des vaccins diminue avec le temps : elle tombe de 88% à 74% au bout de cinq à six mois pour Pfizer, et de 77% à 67% après quatre à cinq mois pour AstraZeneca, selon une étude britannique rendue publique le 25 août.

Ainsi, les spécialistes interrogés appuient la mise en place d'une campagne de troisièmes injections, comme cela est envisagé dans de plus en plus de pays.

En France, Emmanuel Macron a notamment annoncé le 9 novembre qu'une dose de rappel de vaccin serait une condition pour conserver son pass sanitaire chez les plus de 65 ans.

"Les premières données montrent l'efficacité de la troisième dose : la protection est en général même meilleure qu'après la deuxième. Si cela se confirme, elle pourrait à terme être envisagée comme faisant partie de la vaccination initiale, qui compterait trois injections", abonde Sandrine Sarrazin.

Les spécialistes insistent aussi unanimement sur le fait que les vaccins sont indispensables pour lutter contre le variant Delta. "Ce que les scientifiques préconisent, c'est le maximum de personnes protégées", avait déjà expliqué à l'AFP fin août l'épidémiologiste Antoine Flahault.

Car même si les vaccins anti-Covid n'empêchent pas la transmission ni l'infection par le virus, ils restent très efficaces pour éviter les formes graves de la maladie et les hospitalisations.

Une étude publiée le 21 juillet concluait que deux doses du vaccin Pfizer, le plus administré en France, sont efficaces à 88% pour protéger contre les formes graves de la maladie engendrée par le variant Delta et à 35% pour une dose.

"Il existe de très nombreuses preuves de l'efficacité de la vaccination pour prévenir les formes graves de la maladie et les décès dus au Covid-19. Nous soutenons fermement que la vaccination est un outil essentiel pour lutter contre le Covid et les terribles conséquences de la maladie", affirmaient les auteurs de l'étude.

Claude-Agnès Reynaud et Sandrine Sarrazin notent aussi qu'au Royaume-Uni, si le nombre de cas de Covid a été ces dernières semaines "aussi élevé" qu'au moment où les hôpitaux étaient surchargés de malades, ces derniers ne le sont actuellement pas, ce qui permet de penser que la vaccination permet d'éviter des hospitalisations graves.

Dans son interview, Christian Perronne avance en outre que "toutes les personnes vaccinées doivent se mettre en quarantaine pendant les mois d'hiver", ou risquer d'être exposées à des "variants" plus dangereux que pour les non-vaccinées.

Cette affirmation est également infondée. "C'est faux : l'hiver commence, il ne peut pas encore y avoir d'étude qui montrerait cela. C'est du mensonge", déplore Claude-Agnès Reynaud.

C'est justement parce que le virus Sars-Cov-2 circule massivement dans le monde entier que les mutations potentiellement plus dangereuses peuvent se multiplier, ont déjà expliqué plusieurs experts à l'AFP, ici ou .

Si une "mauvaise vaccination" en période d'épidémie peut mener au développement de variants, cela est principalement dû au fait que le virus peut circuler dans la population si un vaccin a une efficacité faible, ajoute Sandrine Sarrazin. "Jusqu'ici, des vaccins pouvaient avoir tout juste 50% d'efficacité, on peut alors parler de risques plus élevés de développer des variants si l'on vaccine en période d'épidémie. Mais ce n'est pas du tout le cas pour le Sars-CoV-2 : les vaccins sont très efficaces, bien au-dessus de ces 50%", abonde-t-elle.

Qui est Christian Perronne ?

Le professeur Christian Perronne était le chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches jusqu'à décembre 2020, lorsqu'il a été démis de ses fonctions par la direction de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP).

Début décembre 2020, il avait aussi été visé, avec cinq autres médecins, par une plainte du Conseil national de l'Ordre des médecins (Cnom).

Cette décision a été prise à la suite de propos de Christian Perronne affirmant que les malades du Covid représentaient une aubaine financière pour les médecins et également pour la mise en avant de l'hydroxychloroquine pour soigner Covid, alors que l'efficacité de ce médicament contre cette maladie n'est pas prouvée scientifiquement, comme expliqué ici et .

Depuis début 2020, ses propos concernant la pandémie ont déjà fait l'objet de plusieurs articles de vérification par l'AFP (ici, ici) et d'autres médias de fact-checking (ici, et ).

Des propos détournés du médecin israélien Kobi Haviv

Les articles poursuivent en affirmant citer "le médecin israélien Kobi Haviv", qui aurait "déclaré à Channel 13 News" que "95 % des patients gravement malades sont vaccinés. Les personnes entièrement vaccinées représentent 85 à 90 % des hospitalisations. Nous ouvrons de plus en plus de centres COVID. L'efficacité des vaccins diminue ou disparaît".

Capture d'écran du site "Le Grand Réveil", réalisée le 12/11/2021

Il s'agit de citations tronquées ou totalement erronées d'une interview du médecin Jacob, aussi appelé "Kobi", Haviv, directeur de l'hôpital Herzog à Jérusalem, sur une chaîne de télévision locale. Il y appelait au contraire les Israéliens à aller recevoir leur troisième injection de vaccin contre le Covid-19, comme déjà détaillé dans cet article.

Les publications affirment que le médecin israélien aurait dit "95% des patients gravement malades sont vaccinés".

Cela manque de contexte : il précise en fait que "la plupart des personnes âgées sont vaccinées, la plupart de la population est vaccinée, et c'est pourquoi environ 90 %, 85-90 % des patients hospitalisés ici sont des patients qui ont été entièrement vaccinés."

Dans les lieux où les taux de vaccination sont élevés, il est cohérent et attendu qu'une forte proportion des personnes admises à l'hôpital pour cause de Covid-19 aient été vaccinées, car il existe toujours un risque, plus faible, d'infection, ont déjà précisé à l'AFP plusieurs experts cette année, notamment dans cet article, dans celui-ci ou encore dans celui-là.

En outre, les articles laissent à penser que Kobi Haviv décrit la situation générale, alors qu'il n'est interrogé et ne se prononce que sur l'hôpital dans lequel il travaille.

De la même manière, les articles indiquent que Kobi Haviv aurait déclaré : "Nous ouvrons de plus en plus de centres COVID".

Dans la version complète de l'interview, le médecin israélien indique plutôt qu'une deuxième unité a été ouverte dans son hôpital pour les patients atteints du Covid-19, et qu'elle est pleine, le jour de son interview, mais ne dit pas que "de plus en plus" de "centres Covid" sont ouverts, dans son hôpital ou ailleurs.

La dernière citation attribuée au docteur Haviv, selon laquelle l'efficacité des vaccins Covid-19 "s'estompe", est correcte mais elle manque de contexte.

Dans l'interview complète, le docteur explique, en hébreu : "Malheureusement, comme nous l'entendons, l'efficacité des vaccins s'estompe. C'est pourquoi j'espère que les gens entendront l'appel au troisième vaccin et que ce dernier sera utile."

Cet "appel" lancé aux Israéliens pour qu'ils puissent recevoir une troisième injection n'a pas été inclus dans les articles.

A l'inverse de ce que décrivent les publications citant Christian Perronne, la majorité des patients atteints de Covid-19 grave en Israël n'étaient pas vaccinés, indiquait un article du quotidien israélien Haaretz paru le 1er octobre 2021.

Selon les données du ministère israélien de la Santé citées alors, 73 % des patients gravement atteints par le Covid-19 n'étaient pas vaccinés.

Ce même ministère a déclaré en juillet 2021 qu'il avait constaté un "déclin marqué de l'efficacité du vaccin" dans la prévention de l'infection et des maladies symptomatiques. "Ce déclin a été observé simultanément avec la propagation du variant Delta en Israël", indiquait-il, ajoutant que "néanmoins, le vaccin conserve un taux d'efficacité d'environ 93 % dans la prévention des maladies graves et des cas d'hospitalisation".

Dès le 30 juillet, Israël a ainsi lancé une campagne de rappels visant à proposer une troisième injection du vaccin contre le Covid-19 aux personnes âgées de plus 60 ans. Fin août, ces rappels ont été généralisés à l'ensemble de la population éligible à la vaccination, c'est-à-dire tous les Israéliens de plus de 12 ans.

Dans un message vidéo publié le 18 août 2021 sur la page Facebook de son hôpital, le docteur Haviv avait déclaré que le nombre de patients Covid-19 admis dans son établissement était en baisse, attribuant cette diminution des cas à la campagne de rappels du vaccin.

"Pendant le week-end, nous avons commencé à voir une diminution et nous espérions vraiment que cela était lié au fait que les personnes âgées recevaient la troisième dose de vaccin. Aujourd'hui, il n'y a aucun doute, la troisième dose fonctionne", déclarait-il en hébreu.

Au 12 novembre 2021, la pandémie a fait au moins cinq millions de morts dans le monde depuis que le bureau de l'OMS en Chine a fait état de l'apparition de la maladie fin décembre 2019, selon un bilan établi par l'AFP à partir de sources officielles.

Nombre de morts liés au coronavirus officiellement annoncés par pays, au 12 novembre à 11H00 GMT ( AFP / Simon MALFATTO, Sabrina BLANCHARD)

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