Attentat de la rue Copernic : le suspect renvoyé aux assises, "beaucoup n’y croyaient plus"

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C’est un nouveau rebondissement dans l’une des plus anciennes affaires judiciaires de France. Quarante ans après l’attentat de la synagogue de la rue Copernic à Paris, après l’extradition de Hassan Diab, le seul suspect identifié, puis sa relaxe et son départ pour le Canada, la chambre de l’instruction a décidé de renvoyer l’affaire aux assises.

Le 3 octobre 1980, un policier garde la synagogue de la rue Copernic, à Paris. Ce soir-là, la communauté célèbre la fête de Simha Torah (‘Bonheur de la Torah’), ainsi que cinq bar-mitsvah. La salle est pleine.

À 18 h 30, à l’heure où l’office doit se terminer et les fidèles doivent sortir, une bombe explose à une dizaine de mètres du bâtiment. L’engin d’une dizaine de kilos est rempli de fragments métalliques et ce sont ces fragments, des clous notamment, qui tuent quatre personnes, trois hommes et une femme, qui se trouvaient dans la rue. Quarante personnes sont blessées. La déflagration a soufflé les vitres, mis le feu aux magasins et aux voitures, renversées. Elle a laissé un cratère sur la chaussée.

Dans la synagogue, le plafond de verre s’est effondré et la porte d’entrée a été soufflée. Mais un bilan plus élevé a sans doute été évité, car l’office a duré plus longtemps que prévu et les fidèles étaient toujours à l’intérieur au moment de la déflagration.

“Je me souviens de l’explosion et du plafond qui s’est effondré. On est sortis et là, c’était horrible. Il y avait des gens par terre, certains blessés, d’autres morts. Des gens en sang, des voitures en feu. Une scène de guerre,” se souvient Corinne Adler, qui célébrait sa bat-mitsvah ce soir-là.

Une enquête toujours pas résolue

Quarante ans plus tard, mercredi 27 janvier, Corinne Adler est au tribunal quand la chambre de l’instruction décide de renvoyer le seul suspect, Hassan Diab, aux assises.

“J’espérais un procès depuis des années. Je croyais dans la solidité du dossier, puisque Hassan Diab n’a pas été extradé à la légère. Mais tellement de personnes n’y croyaient plus que j’ai commencé à avoir des doutes sur le fait qu’un procès puisse avoir lieu”, confie Corinne Adler à France 24.

L’affaire Copernic dure depuis plus de quarante ans et pourtant dès l’explosion, les enquêteurs n’ont pas ménagé leurs efforts. En quelques instants, les policiers déployés dans une rue avoisinante étaient sur place et s’occupaient des blessés. Les experts en explosifs ont rapidement repéré une moto à moitié déchiquetée et déterminé que la bombe y était cachée. “Le numéro de série nous a permis de retrouver le concessionnaire qui a vendu cette moto. À partir de là, nous avons retrouvé la fausse identité du suspect et l’hôtel où il avait séjourné,” a expliqué Jacques Poinas, ancien commissaire de la police criminelle, à France 24.

Le concessionnaire, le personnel de l’hôtel, une prostituée et même un vigile et un policier qui a interrogé le suspect après un vol à l’étalage, ont permis à la police d’établir des portraits robots.

Les enquêteurs ont toutefois jeté une dizaines de mégots laissés par le suspect, ne soupçonnant pas à l’époque qu’un jour de l’ADN pourrait en être prélevé.

Assez rapidement, la police attribue l’attentat au groupe FPLP- Opérations spéciales, une faction palestinienne dissidente qui utilise le même type d’explosifs et de faux passeports. Selon l’enquête, le nouveau chef du groupe Salim Abou Salem voulait viser des juifs en Europe, contrairement à ses prédécesseurs.

Le suspect clame son innocence

L’enquête piétine pendant plusieurs années et ne repart que grâce à l’aide des services de renseignements allemands et français, qui désignent Hassan Diab, un étudiant libanais qui aurait appartenu dans les années 1980, selon les services français, au FPLP-OS.

Le passeport de Hassan Diab est alors retrouvé parmi des documents saisis à un militant de FPLP-OS en Italie. Ce passeport indique que Hassan Diab s’est rendu du Liban en Espagne quelques jours avant l’attentat. Les enquêteurs retrouvent le suspect au Canada, où il enseigne la sociologie à l’université. Le juge antiterroriste Marc Trévidic demande son extradition, qui aboutira en 2014.

Pour Hassan Diab et ses défenseurs, il s’agit d’une grossière erreur. Son passeport lui a été volé et il n’a jamais appartenu à un quelconque groupe palestinien. Une fois emprisonné en France, son ex-femme et d’anciens amis témoignent en sa faveur. Il passait ses examens avec eux à Beyrouth au moment de l’attentat.

“Les preuves de l’innocence de Hassan Diab se sont accumulées et elles convergent. L’université a des documents qui montrent qu’il a passé ses examens. Il a obtenu son diplôme,” a dit Apolline Cognat à France 24.

Les avocats de la défense ne sont pas les seuls à trouver le dossier trop faible pour qu’un procès ait lieu. Un non-lieu a été accordé en 2018 au suspect, qui est immédiatement reparti au Canada.

"Un travail d’archéologie judiciaire"

La décision rendue mercredi par la chambre de l’instruction change tout. Un procès pourra se tenir.

“Ce ne sera pas un procès comme les autres à cause des techniques d’enquête un peu datées. C’est quasiment un travail d’archéologie judiciaire pour remonter quarante ans en arrière”, a déclaré Me David Père, avocat des parties civiles. “Ce procès est un message envoyé par la France aux terroristes d’hier et à ceux d’aujourd’hui : ‘On ne vous lâchera pas !’”, souligne-t-il.

“Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi la justice a laissé le suspect rentrer chez lui, alors que les procédures n’étaient pas terminées. Est-ce que monsieur Diab va revenir en France pour prouver son innocence ?”, demandait Corinne Adler à la sortie du tribunal.

Pour la défense, cette question est prématurée. La première chose qu’elle compte faire, c’est se pourvoir en cassation.

Pour Apolline Cagnat, l'une des avocates du suspect : “Hassan Diab est tellement déçu. La décision d’aujourd’hui est incompréhensible en faits comme en droit. Depuis l’extradition de Hassan Diab, les éléments à décharge se sont accumulés. On sait depuis plusieurs années qu’il est innocent. [...] Le contrôle de la Cour de cassation est assez juridique mais l’innocence d’Hassan Diab sera reconnue à un moment ou un autre.”