Attaques au Niger : "Les populations sont ciblées parce qu’elles collaborent avec l’État"

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La vie s’est brusquement arrêtée dans la commune d’Anzourou après les attaques répétées de plusieurs villages par de présumés jihadistes, dont la dernière, le 15 mai, a précipité des milliers de personnes dans le dénuement. L’attaque, qui a occasionné d’énormes dégâts matériels, intervient après celle sanglante de mars qui avait fait 58 morts dans la région de Tillabéry.

Le spectre d’une nouvelle crise humanitaire pointe après le déplacement, selon le Bureau humanitaire des Nations unies (Ocha), de plus de 10 000 personnes en 48 heures vers la ville de Tillabéry, la capitale de la région éponyme, dans le sud-ouest du Niger, non loin de la frontière malienne. Une semaine plus tôt, 20 personnes avaient été tuées dans une attaque qui n’a pas été revendiquée.

"Nous avons quitté le village pour avoir la vie sauve"

Abdoulhayi Moumouni, enseignant et agriculteur, a dû quitter précipitamment avec sa famille Zibane Koira-Zéno, l’un des principaux villages attaqués. Ils se trouvent actuellement dans l’arène de lutte traditionnelle de Tillabéry, transformée pour l’occasion en camp de fortune.

Les terroristes sont entrés dans les villages à moto. Avant de tuer les habitants, ils ont volé le bétail et brûlé une cinquantaine de greniers. D’habitude, quand ils viennent, les forces de sécurité sont alertées très rapidement et interviennent très vite. Mais cette fois-ci, cela n’a pas été le cas. J’ai perdu quinze membres de ma famille dans les différentes attaques.

Nous avons donc entrepris de quitter le village pour avoir la vie sauve. Je suis parti avec ma femme et mes enfants. Actuellement, il n’y a plus personne dans les huit villages qui ont été attaqués sur les 24 qui composent la commune.

Nous avons marché plus de 15 kilomètres pour trouver un bus qui nous a amené à Tillabéry. Mais d’autres, faute de moyen, ont fait deux à trois jours de marche pour gagner cette ville. Beaucoup parmi nous sont épuisés et doivent voir des médecins. Mais il n’y a que deux équipes médicales pour les milliers de personnes qui occupent l’arène. Trois personnes sont déjà mortes de fatigue.

Les conditions d'hygiène ne sont pas idéales du fait de la promiscuité. Il fait très chaud et nous n’avons pas d’abri. Il n’y a pas suffisamment de nourriture malgré les différents dons des ONG. Nous privilégions donc les enfants. Chaque jour, deux camions-citernes nous approvisionnent en eau potable. Mais ce n’est pas assez.

Pour le moment, nous ne pouvons que nous contenter de ce qu’on nous donne. Nous voulons retrouver le plus vite possible nos terres. Bientôt, c’est la saison des pluies.

En plus de l’arène de lutte traditionnelle, quatre autres sites ont été constitués de part et d’autre de la ville pour accueillir les déplacés.

La commune d’Anzourou est située dans la zone dite "des trois frontières" entre le Burkina-Faso, le Mali et le Niger où sévissent l’organisation État islamique au Grand Sahara et d’autres groupes terroristes comme la Katiba Serma affiliée au Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM). Ces derniers mois, les attaques se sont intensifiées malgré la présence des forces de l’opération Barkhane et des soldats des pays du G5 Sahel.

Pour Tila Boulama Ari Koutalé, chercheur en paix et sécurité basé à Niamey et contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, les terroristes ont ciblé sciemment les civils pour marquer leur présence :

Ce n’est pas la première fois que les terroristes attaquent les villages de l’Anzourou. Mais on note, dans ce cas précis, une évolution dans leur stratégie. Avant, les jihadistes recherchaient la confrontation directe avec les forces de sécurité et de défense. Maintenant, les populations sont directement prises pour cible parce qu’elles collaborent de plus en plus avec l’État en termes de renseignement.

Les terroristes se sont rendu compte qu’à chaque fois qu’ils planifiaient une attaque, les forces de sécurité étaient déjà informées et se mobilisaient très rapidement. Ils ont donc multiplié les frappes sur les civils pour se venger et faire démonstration de leur force. L’idée est de faire plier les populations qui ne veulent pas se conformer à leurs règles.

Il ne faut pas non plus être surpris par ce grand nombre de déplacés vers Tillabéri parce qu’en réalité, les populations se rendent compte que l’État n’arrive toujours pas à assurer pleinement leur sécurité, malgré leur collaboration avec les forces de sécurité et de défense.

Le plus souvent après les attaques, l’État déploie un contingent pour sécuriser la zone. Mais quand le calme revient, les soldats se retirent. Ce qui permet aux terroristes de frapper à nouveau. Le vrai défi serait d’assurer une présence permanente de l’armée dans l’Anzourou. Mais la zone est très grande et les villages sont très distants les uns des autres.

Mercredi 19 mai, Alkache Alhada, le ministre nigérien de l’Intérieur, a affirmé que des "forces ont été déployées dans toute la zone d’Anzourou". Il a ainsi demandé aux populations de retourner dans leurs maisons.

"Plus ils vont rester là-bas, plus la prise en charge sera difficile"

Dans l’Anzourou, Halidou Zibo, le maire, prépare déjà le terrain pour le retour de ses administrés. Il a également fait le tour de ceux qui sont restés sur place pour recueillir leurs doléances.

Nous sommes en train de travailler et de sensibiliser les populations pour qu’elles reviennent. Elles ne sont pas dans de bonnes conditions à Tillabéry. Elles doivent revenir pour reprendre possession de leurs terres. Les pluies vont reprendre bientôt et la plupart sont des agriculteurs.

Les enfants ne vont pas non plus à l’école. Plus ils vont rester là-bas, plus la prise en charge sera difficile. C’est pourquoi nous insistons pour que les habitants reviennent. Le gouvernement a pris l’engagement d’assurer leur sécurité définitivement.

Pour ceux qui sont restés sur place, l’urgence est de leur apporter de la nourriture, car nous n’avons plus rien. C’est une situation insoutenable. Nous voulons vraiment que le gouvernement honore son engagement pour rassurer les populations.