Armes à feu, fils barbelés, chambres fortes : comment les marins se protègent des pirates dans le golfe de Guinée

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Le golfe de Guinée est devenu un véritable nid de pirates : le nombre d’enlèvements de marins au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest a grimpé de 40 % entre janvier et octobre 2020, selon le Bureau international maritime. Les rapts dans cette région représentent 95 % du total de cas signalés dans le monde. La rédaction des Observateurs a pu documenter en images deux attaques de pirates survenues récemment.

Le golfe de Guinée s’étend des côtes du Sénégal au nord, à celles de l’Angola au sud, en passant notamment par les côtes du Togo, du Cameroun et du Nigeria, et est devenu le nouvel épicentre de la piraterie mondiale, surclassant de loin le golfe d’Aden, où cette activité a été jugulée ces dernières années.

Ce type de piraterie a vu le jour dans les années 1970 dans le delta du Niger, dans le sud-ouest du Nigeria, principale région productrice de pétrole d'Afrique. Autrefois, les groupes criminels se livraient au vol de l'or noir pour le revendre au marché noir. Mais après la chute du prix du brut en 2015, ils ont changé de tactique et se sont lancés dans les actes de pillages et d’enlèvements de marins contre des rançons.

Dans la majorité des cas d’enlèvement, les autorités officielles du pays n'ont pas participé aux négociations pour la libération des otages. Celles-ci sont directement menées par l’armateur, et la rançon est payée par son assurance. Elle peut s’élever à plus de 200 000 euros pour un otage occidental.

Face à l’insécurité, les compagnies maritimes et pétrolières ont dû s’adapter ces dernières années. Quand leur navire traverse une zone à risque, certains armateurs embauchent localement des équipes de protection armées, en général des militaires ou d’anciens militaires reconvertis s’agissant de la région du golfe du Nigeria.

Dans une vidéo repérée par la rédaction des Observateurs, diffusée le 7 décembre sur YouTube, on voit des gardes armés de fusils repousser une attaque de pirates.

Équipes de protection armées

Filmée depuis la passerelle, la vidéo montre un échange de tirs entre des gardes armés et les pirates qui s’approchent à toute vitesse, à bord d’une petite embarcation. Les membres de l’équipage, eux, parlent en russe. À environ 1 minute et 10 secondes, un des marins - vraisemblablement le capitaine - lance un appel dans le haut parleur. "Attention équipage ! Attaque de pirates, attaque de pirates, allez tous à l'intérieur, ne vous tenez pas près des fenêtres du côté droit". À environ 1 minute et 56 secondes, le marin qui est en train de filmer l’embarcation qui s’éloigne s’écrie : “C'est bon, ils ont fait demi-tour [...]. Heureusement qu'on a pris des gardes, on aurait été dans la m**** sinon. [...] Bravo les gars, bravo !”.

Sur ces images, on peut aussi voir que du fils de fer barbelé a été installé, au niveau de la passerelle notamment.

La rédaction des Observateurs est parvenue à identifier le navire avec l’aide de Dirk Siebels, un chercheur en sécurité maritime. Il s’agit d’un navire frigorifique, destiné au transport de nourriture, naviguant sous le pavillon de Panama.

Cette vidéo corrobore des informations que j’ai reçues ces dernières semaines sur l’activité de piraterie maritime dans le golfe de Guinée. Après le visionnage de la vidéo et en effectuant des recherches sur des sites spécialisés dans le pistage des navires, il y a un seul bateau qui correspond : le Cool Girl.

L’attaque a eu lieu le 3 décembre, vers 9 h 30 (GMT). Comme on peut le voir sur l’image (ci-dessous), le navire est passé de la vitesse de croisière, qui était de 12 nœuds, à plus de 18 nœuds, ce qui est généralement la vitesse maximum pour ce type de navire. Sur la vidéo, on voit bien que le navire s’est mis à accélérer pour échapper aux pirates.

La deuxième image montre le parcours du navire depuis le 1er décembre. On voit qu’il se rend à Lagos (Nigeria), mais il n’a pas accosté au port, il a seulement jeté l’ancre pour une courte période. C’est vraisemblablement pour prendre l’équipe de protection à son bord qu’il a effectué cette halte. Le navire n’aurait pas pu prendre les gardes autre part en pleine mer. Le bateau se dirige ensuite vers Port Harcourt (Nigeria), et c’est pendant ce trajet qu'a lieu l’attaque.

La capture d’écran de la vidéo montre (1’45’’) la cheminée du navire, en particulier les rayures blanches peintes sur la cheminée qui est bleue. Cette image concorde avec cette photo du Cool Girl prise en novembre, où l’on voit bien la cheminée bleue avec les rayures blanches.

Le Cool Girl navigue sous pavillon panaméen, mais appartient à une compagnie enregistrée en Grèce, Baltmed Reefer Services Ltd. Celle-ci ne possède pas de site internet, et son numéro de téléphone ne figure pas dans l’annuaire public.

Le manque de transparence n’est pas rare dans le monde de la navigation. De nombreux armateurs préfèrent rester discrets sur leurs activités, surtout ceux qui mettent leurs navires sous pavillon de complaisance, c'est-à-dire sous un drapeau d’un pays autre que le pays de propriété réelle du navire. Les pavillons de complaisance permettent aux sociétés de bénéficier d'avantages fiscaux, mais aussi de s'affranchir de certaines réglementations portant sur la sécurité et l’environnement.

Quant à la pratique de l’embauche d’équipes de protection armées par les armateurs, elle est la limite de la légalité. "Les navires qui traversent les eaux territoriales d’un pays ont ce qu’on appelle en droit maritime une obligation de passage inoffensif, c’est-à-dire sans armes. Il faut le cas échéant une autorisation officielle des autorités du pays pour pouvoir naviguer sur ses eaux territoriales avec des armes”, explique Éric Frecon, chercheur et enseignant à l’École navale. Et d’ajouter : “Mais dans la pratique, certains armateurs sollicitent des potentats locaux pour ce genre de service - il peut être un gradé de l’armée par exemple - et ne cherchent pas forcément le feu vert des autorités officielles.”

Une "citadelle" pour se protéger des pirates

Pour protéger leurs navires, certains armateurs préfèrent y aménager un lieu sûr pour que l'équipage puisse s'y réfugier, en attendant les secours. Ces chambres fortes aux portes blindées sont appelées les “citadelles” dans le jargon de la sécurité maritime. Et c’est ce qui était arrivé au cours d’une attaque, le 22 octobre, contre le pétrolier Errina. Les marins se sont enfermés pendant 24 heures dans une “citadelle”. Un des marins a pu filmer avec son téléphone.

La rédaction des Observateurs l’a contacté. Un mois après l’attaque, Ambrosio (pseudonyme) se dit encore sous le choc :

On venait du Togo et on se dirigeait vers le Cameroun, quand c’est arrivé.

Il était six heures du matin quand on a entendu l’alarme retentir. On a tous couru vers la citadelle qui est située dans la salle des machines et on a refermé la porte blindée derrière nous.

Au bout d’un moment, les pirates ont commencé à donner des coups avec un objet lourd sur la porte. On l’a barricadée avec toutes sortes d’objets, et heureusement elle n’a pas cédé. On avait très peur. Certains pleuraient, d’autres priaient. Comme on était dans la salle des machines, on avait très chaud et très soif. On avait peu d’eau. Je me rappelle qu’à un moment, j’ai enlevé mon t-shirt, je l’ai essoré au-dessus d’un gobelet, et j’ai bu quelques gouttes de sueur pour m’hydrater.

Le lendemain vers six heures du matin, le capitaine a décidé d’ouvrir. Quand on est remontés, les pirates étaient déjà partis, et un navire des forces navales nigérianes était en route pour nous porter secours.

Les pirates avaient mis à sac nos cabines, et volé nos objets de valeur : téléphones, ordinateurs, bijoux, montres.

Pour lutter contre la piraterie dans le golfe de Guinée, une coopération internationale s’est mise en place ces dernières années. Lancé en 2013, le processus de Yaoundé, notamment, consiste en la création de 26 centres de surveillance ainsi que le partage de l’information dans la lutte contre la piraterie dans les pays côtiers de la région.

En outre, depuis 2018, les forces navales françaises, italiennes et américaines effectuent, chaque année au mois d’octobre, des exercices conjoints avec les forces navales des pays riverains pour améliorer l’aspect opérationnel de la lutte contre la criminalité en mer.