Argentine: un an après l'avortement légalisé, la lente évolution des pratiques

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Il y a un an, l'avortement devenait légal en Argentine, soulevant la liesse et l'espoir de millions de femmes. Mais pour beaucoup, les pratiques, les mentalités, les infrastructures, encore à la traîne, ont peu changé la réalité.

"Dans certains villages, où tout le monde se connaît, le matin tu vas faire une échographie et l'après-midi ton boulanger te félicite spontanément pour ta grossesse...": Monik Rodriguez, qui assure une assistance téléphonique aux femmes désirant pratiquer une IVG, ne saurait mieux poser comment, aux confins de la vaste et diverse Argentine (plus de cinq fois la surface de la France, 16 hab/km2), légalité ne veut pas toujours dire légitimité, ou acceptation sociale, de l'avortement.

Et qu'il y a loin de la foule de jeunes citadines de Buenos Aires, célébrant il y a un an une avancée historique après avoir suivi toute la nuit le vote sur la place du Congrès, aux jeunes isolées des provinces, pénalisées par l'opprobre ou l'absence d'aide, et qui parfois doivent voyager loin de chez elles pour obtenir un conseil discret.

- Toujours seules dans la décision -

Dans la province de Salta (nord-ouest), conservatrice, catholique, Monik a pris jusqu'à 125 appels par mois sur sa ligne d’assistance, "où l'on ne conseille pas l'avortement, non, mais on ne romance pas non plus la maternité comme une +bénédiction+".

"Le plus important, c'est l'écoute", explique-t-elle à l'AFP. "Il s'agit de les aider à surmonter les obstacles, les accompagner vers le système de santé pour qu'elles ne se perdent pas dans la bureaucratie. L'avortement est légal, oui, mais bien souvent elles sont seules dans la décision, et ne veulent pas que quiconque sache, parce que leur environnement ne l'accepte toujours pas".

C'est dans la province de Salta, où les groupes anti-avortement sont influents, qu'a été déposée cette année la seule plainte contre une médecin non-objecteur de conscience, car la loi le prévoit, pour une IVG à Tartagal (75.000 habitants). En cause une histoire de délai (la loi de 2020 prévoit 14 semaines) et de consentement plus ou moins explicite. La praticienne a été brièvement détenue, la plainte avait déposée non par la patiente mais par sa tante...

Mais Salta n'est pas le seul îlot de résistance. Selon Valeria Isla, directrice de Santé sexuelle et reproductive au ministère de Santé, pas moins de 36 recours légaux ont été déposés depuis un an contre la loi sur l'avortement, 24 d'entre eux déboutés à ce jour.

"Il y a un grand écart d'inégalité dans l'accès à la pratique, entre provinces mais aussi à l'intérieur des provinces", reconnait-elle. "Le défi en 2022 du secteur public est de continuer à développer des équipes (médicales spécialisées) et couvrir les provinces avec le moins de prestataires".

- "Résistances politiques" à la loi -

Les équipes sont passées de 943 à 1.243 en un an, progression perturbée par la pandémie, "mais il y a beaucoup de demandes et on n'arrive pas à augmenter au rythme voulu", convient Mme Isla qui évoque aussi un "obstacle plus structurel (...) dans les provinces où il y a encore beaucoup de résistances politiques" à l'idée de garantir la loi.

Lors de l'adoption de la loi en décembre 2020, promulguée le 14 janvier, le gouvernement estimait que depuis 1983 plus de 3.000 Argentines sont mortes des suites des nombreux avortements clandestins, jusqu’à 500.000 par an selon les statistiques émanant d'ONG.

En 2021, un total de 32.758 avortements a été officiellement recensé, et la prescription de misoprostol (médicament anti-ulcère utilisé pour déclencher l'avortement) est passée à 43.000 en 2021 contre 18.560 en 2020. Avant la loi, l'avortement était autorisé en cas de viol ou de danger pour la vie de la mère.

Pour les réseaux féministes, dont la Campagne nationale pour le droit à l'avortement légal, sûr et gratuit qui regroupe plus de 300 associations, les prochaines batailles sont d'obtenir la relaxe pour plus de 1.500 femmes encore sous le coup de poursuites pour avoir pratiqué, ou assisté, un avortement parfois fini en drame.

Et plus que tout, obtenir "une diffusion massive" des politiques publiques, de l'information afin "que les femmes connaissent leurs droits, et les outils et moyens à leur disposition"

Pour éviter que Monik n'ait à secourir de jeunes désespérées comme cette adolescente qu'elle prit un jour au téléphone: "elle était enfermée dans les toilettes, pleurait (...). Elle venait de laisser tomber son test de grossesse dans la cuvette, et n'avait pas d'argent pour s'en acheter un autre..."

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