Argentine: à la recherche des corps des disparus de la dictature militaire

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De nouvelles opérations de recherches ont été lancées pour tenter de retrouver les restes de disparus. Cela se passe près de Buenos Aires, au Campo de Mayo, l’un des plus grands centres de détention clandestin ayant fonctionné durant la dictature militaire. Plusieurs survols de la zone ont été effectués. Ils doivent permettre à des spécialistes d’identifier si des enterrements clandestins ont eu lieu là, il y a une quarantaine d’années. Les proches de disparus espèrent obtenir des réponses, et la justice des informations qui pourraient servir dans le cadre des procès en cours.

de notre correspondante à Buenos Aires,

C’est une zone de 5 000 hectares, l’équivalent d’un quart de la capitale argentine. Campo de Mayo, l’une des plus grandes garnisons militaires du pays, a servi de camp de détention clandestin durant la dictature, entre 1976 et 1983. C’est cette zone immense qui a été survolée fin janvier par l’Equipo Argentino de Arqueología Forense (EAAF, Équipe d'archéologie médico-légale argentine), dans le but de rechercher les traces de possibles enterrements clandestins.

« La technologie qu’on utilise s’appelle Lidar. C’est un appareil qui combine un laser, un GPS, et un scanner, et ça nous permet de générer une carte 3D très précise. Ce n’est pas nouveau, on l’utilise dans l’activité minière, dans l’agriculture… Mais c’est la première fois dans le monde qu’on l’utilise pour des recherches médico-légales dans le cadre d’enquête sur des crimes », nous explique Luis Fondebrider, président de l’EAAF.

L’EAAF travaille sur l'identification des corps de disparus depuis la fin de la dictature. À Campo de Mayo, les recherches s’annoncent difficiles : les organisations de défense des droits de l’Homme estiment que plusieurs milliers de personnes y ont été détenues, mais très peu ont survécu.

Beaucoup de détenus furent victimes de « vols de la mort »

« Pour l’instant, il s’agit d’une phase d’exploration. Donc, on ne veut pas générer trop d’attentes, car beaucoup de personnes savent que leurs proches ont disparu à Campo de Mayo. On doit rester très prudents. D’autant plus que beaucoup de ces détenus clandestins ont été victimes des '' vols de la mort '', jetés dans le Rio de la Plata ou dans l’océan », poursuit Luis Fondebrider.

Ces nouvelles recherches ont été autorisées par la justice, qui continue de se pencher sur les crimes de la dictature. Trois procès examinent actuellement ceux commis au sein de Campo de Mayo. « Le travail de l’EAAF pourrait apporter des preuves utiles dans un procès déjà en cours. Mais en général, ces recherches prennent beaucoup de temps, et le plus probable est que ce travail serve à l’enquête, durant la phase d’instruction », indique Sol Hourcade, avocate et membre du Centre d’études légales et sociales, une ONG de défense des droits de l’Homme.

Les proches de disparus placent beaucoup d’espoir dans le travail de l’EAAF et de la justice. Fin 1979, Marcela Esther Molfino et Guillermo Amarilla, tous deux militants de l’organisation de gauche Montoneros, étaient arrêtés et emmenés à Campo de Mayo. Marcela est à l’époque enceinte de leur quatrième enfant, Guillermo. Aujourd’hui âgé de 40 ans, cet Argentin, qui n’a jamais connu ses parents biologiques disparus, est né en détention. Il a été adopté illégalement et élevé par un militaire et son épouse. « J’ai vécu jusqu’à mes 29 ans avec mon identité '' illégale ''. Il est difficile de dire si j’ai été certain, à un moment, que cette femme était ma mère. J’avais des doutes, parce que justement je ne ressentais aucun lien maternel avec celle qui m’a élevé », confie-t-il.

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« Plus on en saura sur le Campo de Mayo, plus notre pays progressera »

En 2007, Guillermo réalise un test ADN qui lui permet de rencontrer, deux ans plus tard, sa famille biologique. Alors que dans les procès des crimes de la dictature, les accusés se murent le plus souvent dans le silence, les familles de disparus espèrent que les recherches de l’EAAF permettront d’en savoir plus sur les conditions de détention et de disparition de leurs proches.

« Honnêtement, je sais comment fonctionnaient les '' vols de la mort '', et je n’ai pas beaucoup d’espoir en ce qui concerne les corps de mes parents. Mais pour d’autres familles oui, il y a davantage d’espoir. Et plus on en saura sur le Campo de Mayo grâce aux opérations de recherches de l’EAAF, plus notre pays progressera. Mon engagement dépasse ma situation personnelle. Quels que soient les corps qui apparaissent durant ces recherches, il faut qu’ils apparaissent », reprend Guillermo.

Les images relevées fin janvier vont être analysées par l'EAAF et par des experts géophysiciens. Un travail qui devrait prendre au moins trois mois. Avant que ne soit prise la décision, si l’EAAF le juge nécessaire, de réaliser des excavations sur le terrain.