Argent dans le couple : comment le 50/50 nuit aux femmes et perpétue les inégalités financières

FEMMES - « Quand on aime, on compte. » Si les écarts de revenus entre les femmes et les hommes et les inégalités qu’ils engendrent sont connues, le système du 50/50 dans le couple, qui vise à partager l’ensemble des dépenses à parts égales, les perpétue. C’est ce que soutient Lucile Quillet, journaliste et autrice de Le prix à payer : Ce que le couple hétéro coûte aux femmes.

« Au sein des couples, les inégalités économiques sont même encore plus fortes qu’en général dans la société », explique-t-elle au HuffPost, comme vous pouvez le voir dans la vidéo ci-dessus. Elle estime que le système du 50/50 profite aux hommes car leurs salaires sont majoritairement plus élevés que ceux des femmes. Ces dernières fournissent également un « travail gratuit » qui n’est pas pris en compte.

Est-ce que le fait de partager l’ensemble des frais à hauteur de 50 % dans un couple permet une égalité financière ?

Lucile Quillet. Avoir une répartition du budget à 50/50 dans un esprit d’égalité parfaite, en fait, c’est très inégalitaire. Et cela parce que c’est comme si on demandait aux femmes d’appliquer une égalité qui n’existait nulle part ailleurs. On parle beaucoup des écarts de salaire entre femmes et hommes qui est autour des 25 %, mais il faut aussi avoir en tête un chiffre qui est encore pire, c’est celui de l’écart des revenus moyens au sein des couples en France qui est de 42 %. Donc, quand on a un revenu moindre, faire du 50/50, ce n’est pas juste. On épargne beaucoup moins, donc on peut moins acheter des biens structurants qui vont permettre de capitaliser sur le long terme, par exemple.

Je trouve que faire 50/50, c’est très bien quand on gagne à peu près la même chose et qu’on divise aussi à 50/50 les tâches domestiques et parentales, ce qui est encore très rarement le cas. Parce que plus de 70 % de ces dernières sont assurées aujourd’hui par les femmes. Quand vous faites plus souvent la cuisine, plus souvent la vaisselle, que c’est vous qui allez chercher les enfants… Vous dégagez du temps disponible pour votre conjoint, pour qu’il soit très investi dans sa carrière. Et ça, c’est un investissement qui va lui rapporter sur le long terme en évolution de salaire, en droit au chômage et en droits à la retraite.

Les inégalités qui découlent de cette méthode sont-elles déjà présentes durant la phase de « dating », quand on divise l’addition en deux par exemple ?

Oui car le 50/50 invisibilise tous les coûts qui pèsent sur les femmes avant même d’être en couple pour être considérées comme des « bonnes candidates au couple hétéro ». Il y a deux charges principales. Il y a la charge esthétique, qui est toute la prescription immense à laquelle les femmes doivent répondre en termes de critères de beauté. Être mince, bien épilée, coiffée, maquillée… Et cela, à tous les âges. Ça commence dès l’adolescence. Quand on a des enfants, il faut vite retrouver son corps d’avant. Quand on vieillit, il faut tout faire pour ne pas vieillir. Et cette charge esthétique, elle est vraiment beaucoup plus légère pour les hommes.

Il y a aussi une charge que je trouve importante et qui est souvent un impensé que les couples ne partagent pas, c’est la charge contraceptive. Ça ne consiste pas qu’en une pilule qui coûte 2 €. Il y a plein d’autres méthodes contraceptives qui ne sont pas remboursées. Il y a aussi le suivi gynécologique qui est très onéreux parce que la plupart des gynécologues font des dépassements d’honoraires. Ça peut aller jusqu’à plusieurs milliers d’euros à l’échelle d’une vie. Et ça, très souvent, on ne pense pas à le partager alors que les hommes bénéficient de la contraception aussi. C’est une discussion qu’il faut avoir avec son partenaire parce qu’en vérité, quand on aime, on compte et on fait attention à l’autre.

Pourtant, les femmes semblent vraiment attachées au fait de vouloir partager les frais.

Absolument. En tant que femme, on se dit : « Pour prouver mon féminisme, mon indépendance et défendre mon honneur, je sors ma carte bleue au restaurant et je refuse de me faire entretenir. Je veux faire 50/50 et c’est tout. » Sauf qu’en fait, les inégalités sont toujours là. Et penser qu’il suffit de tout partager à hauteur de 50 %, c’est être dans une illusion d’égalité. C’est assez ironique de dire qu’au nom du féminisme, on va faire un cadeau d’argent à ceux qui en ont le moins besoin et à ceux qui sont déjà plus privilégiés.

Dans votre livre, vous évoquez « cet argent que les femmes n’auront jamais », à quoi faites-vous référence ?

Cet argent, c’est le travail gratuit que fournissent les femmes en étant celles qui s’occupent très majoritairement des tâches domestiques et parentales. Elles vont plus souvent quitter le travail pour emmener leurs enfants chez le médecin, elles vont plus facilement se mettre à mi-temps pour s’occuper des enfants… Et tous ces dons invisibles ne sont pas reconnus. On va même jusqu’à dire qu’elles sont entretenues par les hommes, alors que l’on peut très bien considérer que ce sont les hommes et la société qui sont entretenus par le travail gratuit des femmes. Tout ça devrait entrer dans la balance lorsqu’on décide de partager les frais du couple.

Est-ce que l’équité, donc participer aux dépenses proportionnellement à ses revenus, est plus juste ?

C’est le système le plus juste, mais il reste imparfait. Parce que très souvent, la réponse magique c’est : « On a un compte commun. » Mais avoir un compte commun, ça ne règle pas tout. Si vous l’alimentez à hauteur de 30 ou 40 %, vous allez peut-être culpabiliser vis-à-vis de cet argent et moins vous autoriser à acheter des choses.

Ensuite, il y a aussi ce que j’appelle « l’effet d’entraînement ». C’est-à-dire que quand on vit en couple, souvent, c’est celui qui gagne le plus qui va donner le « la » sur le niveau de vie. Typiquement, ça va être quelqu’un qui ne va pas forcément vouloir vivre dans un plus petit appartement à la hauteur des revenus de sa conjointe parce que lui veut vivre dans un appartement plus grand. Ou qui ne va pas vouloir des vacances au camping mais à l’étranger. Et donc, ce sont des coûts supplémentaires qui font que celle qui gagne le moins bien va peut-être se retrouver quand même à dépenser plus de loyer et plus de budget vacances que si elle avait fait des choix à la hauteur de ses revenus.

Il faut aussi toujours avoir en tête qu’il y a des dons immatériels qui sont faits. Si je participe à 30 % du budget mais que je suis celle qui fait la majorité des tâches domestiques et parentales, est-ce que je ne mérite pas autant que l’autre 50 % des parts de l’appartement qu’on a acheté ensemble, par exemple ? On peut quand même penser à des systèmes d’équivalence, de reconnaissance du travail invisible et gratuit, parce que c’est du travail qui bénéficie à l’autre.

À voir également sur Le HuffPost :

Contre les violences conjugales, le « pack nouveau départ » expérimenté

« La syndicaliste » avec Isabelle Huppert raconte bien plus que l’histoire vraie d’une lanceuse d’alerte